Articles

Au travail, la confiance par contrat (mais pas que)

On l'oublie souvent, mais la confiance est à la base du contrat de travail. Comment l'entretenir pour faire durer la relation ?

Par Christine Vaufrey , le 25 février 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 26 mars 2014

"On lie les boeufs par les cornes et les hommes par les paroles". Ces fortes paroles qui sentent bon la France rurale ont été prononcées au XVIe siècle par Antoine Loysel et mettaient en évidence l'inutilité, voire l'insulte que pouvait constituer toute contractualisation écrite pour sceller les relations établies entre des personnes de confiance. Beaucoup plus tard en Grande-Bretagne, le fameux Gentlemen's Agreement relevait lui aussi de la même logique : il s'agissait d'un accord informel passé entre des hommes d'honneur et dignes de confiance qui jamais n'auraient songé à revenir sur la parle donnée. 

Pourtant, la contractualisation s'est développée dans tous les secteurs de l'activité humaine et ce, dès l'antiquité romaine au moins, pour sécuriser les obligations mutuelles des parties signataires (contrat d'obligation) ou le transfert de propriété (contrat commercial). Le contrat de travail est une forme particuière du contrat de droit commun qui règle l'accord conclu entre un salarié et un employeur, officialise la subordination du premier au second.

 

Confiance et travail : du côté du droit...

Est-ce à dire que le contrat s'est substitué à la confiance, sentiment naturel que se devraient se porter tous ceux qui décident d'entretenir une relation dans la durée et/ou pour réaliser une tâche en commun ? Pas du tout. En fait, le contrat est en lui-même le témoignage de l'existence de la confiance qui règne entre les parties : confiance les ayant menées à faire affaire ensemble, confiance dans le fait que chacun s'efforcera de répondre à ses engagements dans le temps, au bénéfice de l'entreprise commune.  

En quoi et en qui les protagonistes qui se lient par un contrat de travail témoignent-ils leur confiance ? Le salarié a confiance dans le fait que l'employeur lui fournira du travail et donc des revenus, exercera son pouvoir sur lui dans l'intérêt de l'entreprise (et non à titre personnel) et assurera la continuté de son employabilité. L'employeur a confiance dans le nouveau salarié, dans la mesure où, en l'embauchant, il lui confie littéralement une fraction de son entreprise et de ses responsabilités. 

Ce qui précède ne fait pas partie du discours commun sur le rôle de la confiance au travail. Il s'agit pourtant des fondamentaux juridiques de l'articulation entre contrat de travail et confiance, brillamment exposés par Eric Loubet dans un mémoire de Master 2 soutenu à l'Université Panthéon - Assas Paris II intitulé "Confiance et Contrat de travail" et disponible en ligne sur le site du Petit Juriste.

 

... Et du côté du management

Dans les milieux professionnels et la presse spécialisée donc, on a plutôt pour habitude de se plaindre de la dégradation ou de la perte de confiance dans les équipes de travail, notamment entre les salariés et leurs managers. C'est en reconnaître l'importance, mais pas nécessairement avoir conscience qu'elle se situe à la naissance même de la relation de ravail.

En France, le sentiment de défiance a largement dépassé le cadre professionnel. En 2012, Yann Algan, Pierre Cahuc et André Zylberberg signaient un livre intitulé "La fabrique de la défiance... et comment s'en sortir" qui a fait grand bruit bien au-delà de la date de sa publication, et dans lequel ils pointaient les nombreuses conséquences de l'ambiance de défiance généralisée qui règne dans l'hexagone, notamment sur le plan des réformes structurelles et des manques à gagner économiques. 

Dans les milieux professionnels le sentiment de défiance, nourri par le manque de reconnaissance de la compétence et de l'effort fourni (autre grand classique), nuit à la performance et est source d'une large part du mal être ressenti par les salariés. Le chômage structurel empêche les salariés mécontents de leurs conditions de travail d'aller voir ailleurs; les méthodes de management basées sur le contrôle, l'organisation des tâches qui en fait perdre le sens, la concurrence toujours plus rude dans de nombreux secteurs, sont autant de facteurs qui freinent l'épanouissement et pèsent lourdement sur les relations, engendrant des postures de désengagement et de méfiance généralisée.

Les facteurs de confiance dans une équipe de travail sont connus. Ils sont remarquablement bien présentés dans un module de formation librement accessible en ligne sur le site Emergency Capacity Biuilding Project destiné... aux travailleurs humanitaires. On comprend sans peine qu'une équipe intervenant en situation d'urgence (catastrophe naturelle, conflit...) doive maximiser son efficacité. La confiance entre les membres de l'équipe qui, souvent, ne se connaisssaient pas avant l'intervention et proviennent de mileux fort différents, apparaît là comme un facteur crucial. Le module de formation intitulé "Bâtir la confiance au sein d'équipes diverses" est disponible en libre téléchargement et en français. Il comprend de nombreux outils et activités, ainsi que la liste des Dix critères de confiance que nous reprenons ici :

  1. La compétence. Je fais confiance aux personnes dont je pense qu'elles peuvent faire le travail correctement.
  2. L'ouverture. le partage d'informations favorise la confiance.
  3. L'intégrité. Les gens font ce qu'ils se sont engagés à faire.
  4. La réciprocité. On fait plus facilement confiance en ceux qui nous font confiance, et qui le montrent.
  5. La compatibilité. La confiance est favorisée par une communauté de valeurs, de centres d'intérêt, de parcours.
  6. La bonne volonté. J'ai le souci de mes collègues, je m'intéresse à ce qu'ils font et sont.
  7. La prévisibilité. Des comportements homogènes dans le temps facilitent la confiance.
  8. Le bien-être. J'ai confiance quand je ne crains rien des gens avec qui je travaille et quand je ne me sens pas jugé.
  9. L'inclusion. Des efforts sont faits dans l'équipe pour ne laisser personne à l'écart.
  10. L'accessibilité. Je peux facilement solliciter un collègue ou un manager, je m'efforce d'être accessible aux autres.

Bien entendu, ces facteurs de confiance sont à construire et à renforcer, bien plus qu'à considérer comme des pré-requis. Car la confiance, à l'origine de la relation contractuelle de travail, disparaît si on ne l'entretient pas... et s'use si on ne s'en sert pas.

Références : 

Loubet, Eric. "Confiance et Contrat de travail". Master 2 DJCE juriste d'affaires, Université Panthéon - Assas Paris II, Mais 2009. Consulté le 25 février 2014. http://www.lepetitjuriste.fr/wp-content/uploads/2011/03/MEMOIRE%20Eric%20loubet.pdf?47184c 

ECB Project. "Bâtir la confiance au sein d’équipes diverses - ECB Project." Consulté le 25 février 2014. http://www.ecbproject.org/batir-la-confiance-au-sein-d-equipes-diverses/batir-la-confiance-au-sein-d-equipes-diverses.

ECB Project. "Les dix critères de confiance - ECB Project." Consulté le 25 février 2014. http://www.ecbproject.org/les-dix-criteres-de-confiance/les-dix-criteres-de-confiance.

Illustration : Dooder, Shutterstock.com

 

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné