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Pas de fracture numérique entre ville et campagne

Les territoires ruraux français ne sont pas des déserts numériques.

Par Christine Vaufrey , le 11 mars 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 09 avril 2014

"Fracture numérique" : voici encore une expression qui oriente la pensée. Qui dit fracture dit rupture, quelque chose de grave, comme un os cassé qu'il faut resouder. 

Y a t-il une "fracture numérique" entre les territoires urbains et les territoires ruraux en France ? Très clairement, non. Tout au plus, des variations de quelques points sur le niveau d'équipement et bon nombre d'usages, comme l'analyse Philippe Cazeneuve sur son blog "Savoir en actes", dans un billet intitulé "Ruralité : le développement des équipements et usages numériques se passe très bien du (très) haut débit". 

 

Pas une "fracture" mais un "fossé", qui n'est pas territorial

Pour étayer son propos, P. Cazeneuve se base sur le rapport 2012 (publié en 2013) réalisé par le Credoc sur "La diffusion des technologies de l'information et de la communication dans la société française". Il montre qu'en effet, les personnes qui vivent dans les territoires ruraux sont aussi bien équipées et ont des usages similaires à ceux de leurs congénères urbains. 

Le terme même de "fracture numérique" n'a plus lieu d'être : parlons donc de "fossé numérique", de variation parfois importante dans le niveau d'équipement et la diversité des usages. Toutes les catégories de population utilisent les outils numériques et Internet. Les différences ne se jouent pas entre "tout" et "rien", mais entre "très peu", "un peu", moyennement" et "beaucoup", tant dans le niveau d'équipement que dans la fréquence et la diversité des usages.

Fossé numérique il y a bien. C'est celui qui sépare, comme c'est étrange, les catégories socio-professionnelles. Les personnes qui ont le plus haut niveau de diplôme et les revenus les plus élevés sont mieux équipés et ont des usages plus diversifiés que celles qui ont des revenus faibles ou modestes et ont fait peu d'études. On constate par exemple que ces dernières ont un usage presque exclusivement récréatif d'Internet, alors que les premières savent l'exploiter à des fins pratiques.

 

Donner plus à ceux qui ont déjà beaucoup : comment en sortir ?

On ne peut pourtant pas écarter la dimension territoriale d'un revers de main. Ceci, parce que les personnes des catégories socio-professionnelles supérieures se trouvent majoritairement en ville et même dans les grandes villes, les métropoles... Les villes petites et moyennes, enclavées ou en périphérie des grandes agglomérations, sont en matière d'équipement et d'usages du numérique les moins bien loties. Mais ce n'est pas de fibre optique dont les habitants ont besoin. C'est de travail. 

Quant aux territoires ruraux, ce ne sont pas les "déserts numériques" que les industriels aiment à décrire auprès des élus, pour obtenir de gros contrats d'équipement. Et leur population change : les néo-ruraux y ont rejoint les ruraux "de souche", deux catégories de personnes qui ont des usages bien différents du numérique. Les personnes qui ont le plus fort capital social, économique et culturel sont aussi celles qui savent le mieux se faire entendre des élus. Philippe Cazeneuve pointe les trois attentes de la population (tous territoires confondus) en matière d'accès à Internet :

- Une aide financière à l'équipement des ménages, demandée par les chômeurs et les familles à revenus modestes;

- Une amélioration de la qualité de l'accès (haut débit), demandée par les catégories socio-professionnelles supérieures et les jeunes;

- Une aide pour mieux utiliser Internet, demandée par les 40-60 ans, les personnes aux revenus modestes et les habitants des petites communes.

Actuellement, seule la deuxième de ces attentes est satisfaite, dans la mesure où elle émane de personnes qui ont les moyens de payer pour obtenir le service et dont l'installation dans un territoire donné génère de la richesse... 

Ce n'est donc pas le territoire qui conditionne l'usage, mais le niveau socio-économique des personnes. Augmenter le débit disponible dans les territoires ruraux peut certes être considéré comme un progrès par certains, mais il servira ceux qui n'ont pas à être convaincus de tout ce que le numérique peut leur apporter. 

Références : 

Cazeneuve, Philippe. "Ruralité : le développement des équipements et usages numériques se passe très bien du (très) haut débit." Savoir en actes. 10 janvier 2013. http://blog.savoirenactes.fr/post/2013/01/10/Ruralit%C3%A9-%3A-le-d%C3%A9veloppement-des-%C3%A9quipements-et-usages-num%C3%A9riques-se-passe-tr%C3%A8s-bien-du-(tr%C3%A8s)-haut-d%C3%A9bit.

Credoc. "La diffusion des technologies de l'information et de la communication dans la société française". Collection des rapports n° 290. Octobre 2012. http://www.credoc.fr/pdf/Rapp/R290.pdf

A consulter également :

De la Porte, Xavier. "Internet et ruralité." Place de la Toile - France Culture. 27 avril 2013. http://www.franceculture.fr/emission-place-de-la-toile-internet-et-ruralite-2013-04-27.

Lebreton, Claudy. "Les territoires numériques de la France de demain". Rapport à la ministre de l'Egalité des territoires et du logement, Cécile Duflot. Septembre 2013. http://www.territoires.gouv.fr/IMG/pdf/territoires_et_numerique_rapport_lebreton.pdf

 

Photo : Village d'Albé, Alsace, France. cc licensed ( BY NC SA ) flickr photo by benkamorvan: http://flickr.com/photos/benkamorvan/5050615248/ 

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