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Ces neuromythes qui persistent dans les écoles

Des mythes liant de manière un peu trop simple fonctionnement neurobiologique et méthodes d'apprentissage continuent de circuler dans les écoles au grand dam des scientifiques. Une ignorance qui peut même avoir un coût financier.

Par Alexandre Roberge , le 06 avril 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 07 mai 2014

Parmi les sciences récentes, les neurosciences sont les plus fascinantes et les plus compliquées. Logique puisqu'elles étudient littéralement le moteur des actions et pensées humaines : le cerveau. La société aimerait croire que la majorité de ses actes s'expliquent par un mécanisme cérébral ou un dysfonctionnement d'une partie de l'encéphale. Conséquemment, le système d'éducation s'intéresse de très près à tout ce qui touche le cortex pour voir comment ses découvertes peuvent transformer les méthodes d'apprentissage qui généreraient alors des cohortes de petits génies.

Forcément, cette obsession pour notre matière grise mène, comme nous vous l'avions déjà mentionné, à des dérives. Il y est très facile de propager des mythes. La ligne entre science et pseudoscience est très mince. BrainGym l'a bien montré en Angleterre.

L'exemple BrainGym

Qu'est-ce que BrainGym? Il s'agit d'un programme éducatif qui se présente comme révolutionnaire. Il est basé sur des « études scientifiques » qui démontreraient que la pratique d'exercices physiques spécifiques permettrait d'activer certaines zones « dormantes » du cerveau, favorisant l'apprentissage et le développement de l'intelligence. Forcément, un programme qui prétend pouvoir améliorer l'intelligence des enfants a attiré l'attention de bien des établissements en Grande-Bretagne qui ont adhéré au programme, même si cela demande l'achat d'équipements qui valent quelques milliers de livres. Mais qu'est-ce que ce montant par rapport à la possibilité d'un taux de réussite vraiment meilleur dans son école?

Le problème est que les affirmations de BrainGym n'ont aucun fondement scientifique, affirme l'organisme Sense about science qui travaille depuis 10 ans à ce que les médias diffusent des études scientifiques qui font une réelle démonstration de ce qu'elles avancent. Certes, l'activité physique est très bénéfique pour les enfants, mais elle ne réveille pas des "zones endormies" du cerveau. Des spécialistes des sciences cognitives ont d'ailleurs joyeusement démonté chacun des arguments pseudoscientifiques de BrainGym. Pourtant, malgré leur travail et un rapport gouvernemental qui montre effectivement qu'il n'y a aucune preuve concrète des bienfaits de ce programme, près de 180 établissements du Royaume-Uni continuent d'y adhérer et, conséquemment, de lancer de jolies sommes d'argent par les fenêtres.

Des théories fausses ou abstraites

Le cas BrainGym n'en est qu'un exemple parmi d'autres, qui continuent de véhiculer des interprétations fantaisistes des recherches scientifiques. Sense about Science a d'ailleurs recensé au début de l'année 2014 tous les neuromythes qui circulent dans les établissements scolaires. Par exemple, bien qu'on sache depuis quelques années que les deux hémisphères du cerveau travaillent simultanément, l'idée des deux hémisphères (le rationnel et l'émotionnel) fonctionnant séparément a toujours la cote dans le grand public, y compris chez les enseignants.

Même chose pour la supposée théorie des apprenants visuels, auditifs et kinesthésiques qui est encore très présente dans les classes, alors que de nombreux spécialistes du cerveau ont rejettent la notion de styles innés d'apprentissage depuis quelques années déjà. Une récente étude montrerait que 93 % des enseignants en Angleterre croient encore que l'enfant apprend mieux quand il reçoit un enseignement qui correspond à son style.

La théorie des intelligences multiples est aussi extrêmement critiquée par l'organisation qui ne voit aucune étude rigoureuse démontrant l'efficacité de programmes stimulant les différentes intelligences. Pourtant, certaines expérimentations produisent des effets positifs comme une motivation accrue ou une augmentation des notes. Mais, d'après les membres de Sense about Science et ceux de l'organisation gouvernementale qui inspecte les écoles (Ofsted), ces rétroactions posent des questions. Ne relèvent-ils pas de l'effet Hawthorne ou Pygmalion ? Très facile pour les apprenants d'améliorer leurs résultats ou au moins de se montrer plus motivés pour apprendre en sachant qu'ils sont au cœur d'un processus d'expérimentation.

Pour Science about sense, il serait important que de véritables protocoles de vérification soient mis en place pour traiter les neuromythes et méthodes d'enseignement qui en découlent. Le but étant de faire cesser l'application d'approches erronées ou basées sur des allégations non étayées sur des faits. Il y a donc un travail à faire pour séparer les incontestables découvertes issues des neurosciences des applications simplistes qui en découlent parfois. Mais comment établir des protocoles de vérification impartiaux ? Et les instances publiques seront-elles prêtes à investir des sommes importantes pour le faire ?

Illustration : Yuttasak Jannarong, shutterstock

Références :

Ball, Philip. "The neuromyths of the classrooms." Prospect Magazine. Dernière mise à jour : 3 mars 2014. http://www.prospectmagazine.co.uk/ball/do-our-brains-make-us-do-it-neuroscienc/#.UzyjlaKSby2.

Buch, Prateek. "Neuromyths and why they persist in the classroom." Sense about Science. Dernière mise à jour : 7 janvier 2014. http://www.senseaboutscience.org/blog.php/77/neuromyths-and-why-they-persist-in-the-classroom.

Decker, Sanne, Nikki C. Lee, Paul Howard-Jones, and Jelle Jones. "Neuromyths in Education: Prevalence and Predictors of Misconceptions among Teachers." National Center for Biotechnology Information. Derière mise à jour : 18 octobre 2012. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3475349/.

Roberge, Alexandre. "Quand on fait dire n'importe quoi aux neurosciences." Thot Cursus. Dernière mise à jour : 5 juin 2013. http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/20058/quand-fait-dire-importe-quoi-aux/#.UzykwqKSby0.

Strauss, Valerie. "The Answer Sheet - Willingham: Left/right brain theory is bunk." The Washington Post. Dernière mise à jour : 20 septembre 2010. http://voices.washingtonpost.com/answer-sheet/daniel-willingham/willingham-the-leftright-brain.html.

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