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Puissants et influents grâce à l'enseignement supérieur?

Parmi les outils de soft power abondamment utilisés par les Etats pour asseoir leur puissance au niveau mondial, l'enseignement supérieur figure en bonne place.

Par Philippe Menkoué , le 15 avril 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 14 mai 2014

Qu’il est loin le temps où les universités se cantonnaient à être des établissements fédérant en leur sein la production, la conservation et la transmission des différents domaines de la connaissance. Aujourd’hui, leur rôle ne cesse d’évoluer et l’enseignement supérieur apparait désormais, au même titre que l’industrie, l’aéronautique ou le sport, à la fois comme un facteur et un critère de puissance des Etats. Et la bataille acharnée que se livrent les universités en terme d’offres et de qualité de formations semble bien l’illustrer. Mais, de quelle manière l’enseignement supérieur constitue-t-il un réel enjeu de pouvoir aujourd’hui?

L'autre visage du soft power

Oxford, Cambridge, Harvard, Panthéon-Sorbonne... les universités ont toujours représenté l’appendice du leadership des grandes puissances de ce monde car, comme le soulignent Mathis Haccoun et Marilène Langlois, « Les relations entre savoir et pouvoir sont très étroites, tout particulièrement dans le domaine de l’enseignement supérieur (…) la reconnaissance au niveau international des universités d’un pays participe à l’influence de ce dernier sur la scène internationale ». D’où cette bataille acharnée que se livrent les grandes puissances dans ce domaine. Ouverture de grandes écoles, création de MOOCs, vulgarisation des ressources éducatives libres, des formations ouvertes et à distance, du e-learning, et tutti quanti ; la démultiplication des offres de formations dans (et par) les universités des pays de l’hémisphère Nord, a de quoi impressionner. A l’image des nombreux palmarès universitaires qui, objectifs ou partisans, dressent une carte mondiale de l’enseignement supérieur dont l’analogie avec la carte des grandes puissances économiques est particulièrement frappante.

Si les pays du Nord, de par les gros investissements consentis tant par les Etats que par les institutions privés, semblent en sortir grands vainqueurs, les pays dits émergents ne sont pas en reste. Les grandes ambitions affichées par le Brésil, la prise d’assaut des MOOCs par la Chine ou la forte progression des universités d’Asie dans le top 200 du dernier classement du Times Higher Education (THE) illustrent quelque peu les stratégies mises en place par ces différents pays, qui entendent bien peser davantage sur la scène internationale. Et si les optimistes ne perçoivent en ceci que le signe d’une certaine vitalité du monde universitaire, les plus sceptiques quant à eux, n’y voient que le signe d’une instrumentalisation de cette institution. De la récupération politique parfois.

L’enseignement supérieur : un instrument de propagande et d’influence

Si sa présence « dans la salle de cours d’une université » semble inopportune, comme l’affirmait Max Weber dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905), dans la mesure où cet espace devrait être le sanctuaire de l'objectivité, la politique semble aujourd’hui faire bon ménage avec l’enseignement supérieur, hors des amphithéâtres. C’est que les politiques ont bien compris que l'activité d'enseignement de leur pays pouvait leur être fort utile, bien au-delà de ses vertus éducatives. Quitte à devenir un instrument de propagande et un moyen de pression au service de certains gouvernements, comme les Etats-Unis. L’exemple de Coursera, l’un des leaders mondiaux de l’industrie des MOOC contraint de bloquer son accès, depuis des pays comme l’Iran, le Soudan, Cuba visés par des sanctions américaines est plutôt éloquent. Evoquant l’aspect « commercial » de ses « services » (et donc des cours dispensé sur cette plateforme) pour justifier sa décision, Coursera remet en doute le symbole de la liberté intellectuelle que semblaient représenter les MOOCs. Et le consortium EdX, d'abord hostile à cette mesure, a fini par s'y soumettre lui aussi.

Quoiqu’il en soit, qu’il soit instrumentalisé ou considéré comme une valeur marchande, l’enseignement supérieur apparait aujourd’hui comme une valeur sûre de la puissance d’un Etat. Bien que le rayonnement d’une université profite d’abord à ses diplômés, il apparait clair, dans ces contextes où les établissements d’enseignement supérieur sont de plus en plus autonomes (mondialisation oblige ?), que le prestige d’une université, profite d’abord à l’institution qu’elle est certes, mais également (et parfois un peu plus) au territoire qui l’abrite. Et même au-delà, au travers du réseau des alumni, ces anciens qui conservent, au moins dans les établissements les plus prestigieux, des liens qui ne faiblissent pas au fil du temps... Réseaux, vous avez dit réseaux ?

 

Références :

- Haccoun, M. et Langlois, M. « Géopolitique de l’enseignement supérieur : un critère de puissance ou d’influence ». Classe Internationale. Le 10 décembre 2013. Lien : http://classe-internationale.com/2013/12/10/geopolitique-de-lenseignement-superieur-un-critere-de-puissance-ou-dinfluence/

- Wikipédia. « Palmarès universitaires ». Consulté le 14 avril 2014. Lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/Palmar%C3%A8s_universitaires

- Floc’h, Benoit. « Le gros appétit du Brésil en matière universitaire ». Le Monde. Le 11 janvier 2013. Lien : http://enseignementsup.blog.lemonde.fr/2013/01/11/le-gros-appetit-du-bresil-en-matiere-universitaire/

- Vaufrey, Christine. « La Chine et les MOOCs ». Thot Cursus. Le 28 janvier 2014. Lien: http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/21370/chine-les-moocs/#.U00FelV5NYQ

- Times Higher Education (THE). « World University Rankings 2013-2014 ». Times Higher Education (THE). Consulté le 15 avril 2014. Lien: http://www.timeshighereducation.co.uk/world-university-rankings/2013-14/world-ranking/range/001-200/order/country%7Casc

- Curley, Nina. « Online education platform Coursera blocks students in Syria and Iran. » Wamda. Le 27 janvier 2014. Lien : http://www.wamda.com/2014/01/coursera-blocks-syria-and-iran-moocs-online-courses

- Coursera Blog . “Update on course Accessibility  for Students in Cuba, Iran, Sudan and Syria” Coursera Blog. Consulté le 15 avril 2014. Lien : http://blog.coursera.org/post/74891215298/update-on-course-accessibility-for-students-in-cuba

- Menkoue, Philippe. « Marchandisation de l’enseignement supérieur : des enjeux essentiels ». Thot Cursus. Le 20 août 2013. Lien : http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/20487/marchandisation-enseignement-superieur-des-enjeux-essentiels/#.U0zjMFV5NYQ

photo : Université de Harvard, Etats-Unis. omerka via photopin cc

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