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La valorisation du patrimoine personnel : une nouvelle mission pour les musées ?

Par Christine Vaufrey B , le 24 août 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 06 février 2012

Le 18 mai 2010, à l'occasion de la journée internationale des musées, a été lancée au Canada, pour une durée de six mois, l'opération « Le Canada a d'incroyables trésors », qui invite tous les habitants de ce pays à mettre en ligne des photos ou des vidéos de leurs « trésors » personnels (lieux remarquables, objets, éléments naturels de la région habitée...) via des comptes dédiés créés sur YouTube et Flickr. Les oeuvres ainsi collectées sont ensuite présentées sur le site homonyme de l'opération, où elles côtoient des oeuvres, paysages, êtres...  représentatifs de l'identité du pays (trésors nationaux) et des oeuvres choisies par les différents musées participant à l'opération.

Pourquoi une telle opération ?

Les explications succinctes fournies sur le site de l'opération ne permettent pas de se faire une idée de sa finalité. S'agit-il de donner accès aux trésors enfouis dans les malles et greniers des familles ? De confronter les différentes facettes de l'identité canadienne ? De valoriser la participation publique à la constitution d'un patrimoine populaire très large ? Il semblerait que la réponse se trouve du côté de cette troisième hypothèse.

En effet, c'est bien la facilité de participation qui est mise en avant : les internautes canadiens peuvent déposer leurs photos et vidéos sur des sites extrêmement populaires (YouTube, Flickr) et de prise en main facile. Aucune condition n'est posée a priori quant au choix des oeuvres à présenter, ni à la qualité des participants.

Ce qui aboutit à la constitution d'un stock de trésors personnels, présentés bruts sur le site Le Canada a d'incroyables trésors, des plus hétéroclite : on y trouve, pêle-mêle, des vidéos professionnelles réalisées par des sociétés de production, des photographies de fruits poussant dans telle ou telle région, des photos prises dans les musées par les visiteurs, de vieilles photos de presse... et bien d'autres choses, dont l'intérêt est encore diminué par le fait que ces documents ne sont accompagnés que des quelques mots laconiques ajoutés par leur auteur.

Parvenus à mi-parcours de l'opération, le butin reste modeste : 32 « trésors » seulement sont visibles dans la section trésors personnels du dite, même si les organisateurs annoncent sur la page Facebook dédié avoir collecté une centaine de vidéos. Ce qui indique qu'il existe bien une certaine modération dans la mise en ligne des oeuvres sur le site de l'opération.

La responsabilité et le savoir-faire institutionnels restent indispensables

Malgré le succès mitigé de l'opération, celle-ci témoigne du franchissement d'un pas supplémentaire dans la désintermédiation (dont il a été question dans cet article) à l'oeuvre, dans l'espace numérique, entre l'usager / visiteur / amateur de culture et les institutions patrimoniales. L'absence de critères qualitatifs initiaux dans le choix des oeuvres à collecter, l'absence de documentation associée aux oeuvres ainsi présentées, l'absence surtout de tout classement et toute catégorisation des oeuvres, tranche fortement avec les sections du site alimentées par les musées canadiens.

Ce qui n'est pas sans poser quelques questions. A l'heure où les musées et bibliothèques, gardiens et passeurs du patrimoine, peaufinent leurs stratégies numériques pour renouveler leur mission de médiation, le musée virtuel du Canada a tenté une expérience hardie d'abandon (provisoire et limitée dans son objet) de cette mission, qui montre a contrario qu'elle demeure indispensable. Car, loin de valoriser le patrimoine personnel des Canadiens, cette opération ne fait que souligner l'impérieuse nécessité d'organisation, de sélection, de renseignement de toute collection, fût-elle composée des artefacts les plus modestes.

Partager la responsabilité entre l'institution et l'usager

Dans son excellent mémoire de Master 2 en Histoire de l'art et archéologie, soutenu à l'Université Paris I – Panthéon Sorbonne, intitulé Musée et bibliothèques sur Internet : le patrimoine au défi du numérique, Laure Bourgeaux souligne les efforts consentis par ces institutions pour renouveler leur mission de médiation, profondément bouleversée par la numérisation et la médiatisation accrue des oeuvres patrimoniales. Elle montre en particulier que les musées et bibliothèques ont su quitter leur position de « sachant » pour la partager avec les usagers, engager « l'utilisateur à quitter sa posture d'apprenant pour acquérir une nouvelle responsabilité, à partager avec l'institution elle-même ».

Ce partage de responsabilité s'opère au travers de différentes activités, permises par les outils du web 2.0 : le commentaire d'oeuvres, le tagging (comme c'est le cas dans la section The Commons sur Flickr, section réservées aux institutions patrimoniales mettant à libre disposition du grand public des fonds photographiques anciens ou récents, en encourageant le tagging des photos), et même l'organisation complète d'expositions, à la fois physiques et en ligne. Elle cite là l'exemple du Brooklyn Museum de New York, qui a invité les visiteurs du musée physique et virtuel a monter une exposition consacrée aux changement du quartier de Brooklyn ces dernières années. L'exposition est toujours visible en ligne et mérite d'être fréquentée, ne serait-ce que pour comprendre la manière dont se sont opéré le choix des oeuvres, le choix de l'accrochage, pour mesurer l'implication des participants puis des visiteurs (voir ci-contre un exemple de page associée à chaque photo sélectionnée par les usagers). Le tout, encadré et animé par l'institution elle-même, garante de la qualité du produit final et méritant en cela sa qualification d'objet patrimonial.

On retiendra de ces exemples contrastés que, tout comme dans le domaine de l'éducation académique, la démocratisation et l'accroissement de l'accès au patrimoine, l'apprentissage artistique et ethnographique (dans le cas de l'opération Le Canada a d'incroyables trésors, cette dimension est particulièrement importante) ne se satisfait pas uniquement d'un libre accès aux outils de médiatisation, mais s'accompagne toujours de l'autorité, certes désormais partagée, d'une institution reconnue, qui ne peut abandonner cette mission essentielle sans abandonner du même coup sa raison d'être.

Le Canada a d'incroyables trésors, site du musée virtuel canadien

Page Facebook du Musée virtuel du Canada, donnant des nouvelles régulière de l'opération

Compte Twitter du Musée virtuel du Canada

Musée et bibliothèques sur Internet : le patrimoine au défi du numérique (pdf), Laure Bourgeaux

The Commons sur Flickr

Exposition Click ! Réalisée au Brooklyn Museum de New York, du 27 juin au 10 aout 2008

Photo : Christing-O- sur Flickr, licence CC

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