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Hacker les gènes

Dans la lignée du DIY, des biologistes amateurs s'amusent à créer des molécules et jouer avec l'ADN pour résoudre des problématiques diverses

Par Alexandre Roberge , le 25 mai 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 25 juin 2014

Depuis plus d'un demi-siècle, des découvertes sur l'ADN et les gènes d'êtres vivants ont augmenté considérablement nos connaissances sur le tissu qui fabrique tout ce qui vit sur cette planète. Ces recherches sont non seulement faites pour mieux appréhender la biologie, mais aussi pour trouver des traitements médicaux ou simplement des solutions à différents problèmes.

Jusqu'à maintenant, ces analyses se faisaient majoritairement dans les laboratoires. Or, depuis 2008, dans la foulée du mouvement DIY (Do it yourself), des individus se mettent à bidouiller avec les gènes dans le sous-sol de leur maison. Le DIYbio ou, comme on l'appelle plus communément, le biohacking est une pratique de plus en plus accessible et pratiquée aux États-Unis et en Europe. L'idée de ces bidouilleurs est que la biologie n'a pas à être la propriété de grands laboratoires ou sociétés commerciales comme Monsanto qui a breveté un nombre effarant d'organismes génétiquement modifiés.

De plus en plus accessible

Il n'est pas si difficile, étonnamment, de devenir un biohacker. En fait, comme le montre ce très intéressant webdocumentaire interactif du quotidien Le Monde, un Américain a pu pour environ 2500 euros se bâtir un laboratoire maison. Évidemment, les coûts supplémentaires sont associés au matériel biologique à se procurer, même si ce marché tend aussi à être de plus en plus accessible. On parle généralement d'un investissement de 20 000 euros, ce qui parait relativement accessible quand on sait que cela pouvait coûter des millions auparavant.

Mais s'ils ne vivent pas des subventions publiques ou de commandes privées, comment arrivent-ils à se payer des appareils? Des fablabs comme La Paillasse, un des plus connus de France, ont grandement bénéficié des dons de particuliers ou de laboratoires.

La plupart des biohackers espèrent aussi trouver des mécènes ou la collaboration du grand public pour les aider à financer leurs trouvailles comme ce chercheur amateur qui a amassé 500 000 dollars par le crowdfunding pour avoir créé des végétaux bioluminescents. Les bricoleurs de l'ADN cherchent toutes sortes de solutions pour, par exemple, détecter l'arsenic dans l'eau, montrer la provenance de la viande ou sa fraîcheur, des façons d'analyser ses propres gènes pour pouvoir prévenir d'éventuels problèmes médicaux, etc. D'ailleurs, il existe depuis quelques années un concours appelé IGEM qui convie des étudiants universitaires et des lycéens à concevoir des procédés biogénétiques pour répondre à diverses problématiques. Déjà, 245 établissements participeront au rassemblement qui aura lieu à l'automne 2014.

La beauté du biohacking est le côté communautaire. Les hackers sont très proches grâce à Internet et se soutiennent dans leurs expériences, leurs déboires et leurs questionnements. Une communauté soudée afin d'améliorer le monde et de « libérer » les biosciences des laboratoires.

Un mouvement dangereux et inconscient?

Évidemment, ce mouvement ne fait pas l'affaire de tous. Comme le montre le documentaire du Monde, les chercheurs traditionnels ne voient pas tous d'un bon œil cette progression des bidouilleurs de l'ADN. Pour eux, ces créateurs amateurs sont hypocrites puisqu'ils dénoncent l'aspect commercial des recherches en biosciences, mais eux-mêmes brevèteraient leurs trouvailles autant sinon plus que les laboratoires classiques.

De plus, certains scientifiques se demandent si ces bricoleurs ne se trompent pas dans leur obsession qui veut que toutes les solutions aux problématiques biologiques actuelles se trouvent dans les gènes et l'ADN. Certes, la génétique est importante, mais n'est-elle pas en train de se faire au détriment d'autres sciences qui pourraient se pratiquer aussi en dilettante comme la botanique, la zoologie, la physique, etc.

De plus, ces recherches sur la génétique continuent d'inquiéter la population. Ces trouvailles serviront-elles, par exemple, à concevoir des enfants « parfaits » pour les gens plus fortunés pouvant se payer des thérapies géniques? Et si, pour l'instant, les hackers ont tous de bonnes intentions, n'y a-t-il pas un risque – comme en informatique – que surgisse une frange plus radicale et malicieuse qui pourrait créer de nouveaux virus mortels? Pour le créateur de La Paillasse, Thomas Landrain, ces risques sont minimes, mais il est conscient qu'il y aura du travail de pédagogie à faire auprès du grand public et aussi des politiciens afin que la régulation européenne soit plus leste en matière de génétique.

Illustration : Lightspring, shutterstock

Références :

Babinet, Gilles. "Biohacking : quand les fab-labs s'attaquent au vivant." usine-digitale.fr. Dernière mise à jour : 28 juin 2013. http://www.usine-digitale.fr/article/biohacking-quand-les-fab-labs-s-attaquent-au-vivant.N200368.

Futura-Sciences. "De plus en plus d'amateurs s'amusent à bricoler... le vivant." Dernière mise à jour : 30 décembre 2011. http://www.futura-sciences.com/magazines/sante/infos/actu/d/biologie-plus-plus-amateurs-amusent-bricoler-vivant-35649/.

IGEM. Consulté le 22 mai 2014. http://igem.org/Main_Page.

La Paillasse. Consulté le 22 mai 2014. http://www.lapaillasse.org/.

Six, Nicolas. "Biohackers : les bricoleurs d'ADN." Le Monde.fr. Dernière mise à jour : 8 juillet 2013. http://www.lemonde.fr/technologies/visuel/2013/07/07/biohackers-les-bricoleurs-d-adn_3441946_651865.html.

Sussan, Rémi. "La nouvelle science des amateurs." InternetActu.net. Dernière mise à jour : 30 novembre 2011. http://www.internetactu.net/2011/11/30/la-nouvelle-science-des-amateurs/.

Tena, Guillaume. "Le biohacking, biologie moléculaire pour tous." La médiation manipulatrice. Dernière mise à jour : Décembre 2013. http://www.legrandpublic.fr/index.php?option=com_k2&view=item&id=292:le-biohacking-biologie-moleculaire-pour-tous&Itemid=127.

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