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Quel joueur êtes-vous, au grand jeu de la vie ?

Si la vie est un jeu, n'oublions pas que tous ne sont pas d'honnêtes joueurs

Par Alexandre Roberge , le 08 juin 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 20 août 2014

La vie serait-elle un jeu ? C'est ce que pensent nombre de partisans de la gamification. Selon ces derniers, si des expériences telles que Foursquare fonctionnent, c'est qu'elles en appellent à l'esprit ludique qui vit en chacun de nous. Si l'on accepte l'image de la vie comme un plateau de jeu, que sait-on des joueurs ? Ont-ils la possibilité d'édicter ou de modifier les règles ? Et d'ailleurs, qui contrôle le déroulement du jeu : Hommes ou machines ?

Le jeu ne doit pas être mené par les machines

Si la vie ressemble pour certains à un jeu, c'est en grande partie à cause des interactions qui existent entre nous et les machines, ces dernières jouant des rôles autrefois tenus par des personnes ou étant considérées comme des extensions de nous-mêmes. mais attention : il est dangereux de laisser les machines contrôler le jeu dans lequel nous sommes engagés. C'est ce que nous rappelait le chercheur Sebastian Deterding lors de la conférence Lift en 2012. Son histoire, racontée sur Internet Actu, est éloquente. Ayant commandé un billet d'avion électronique sur son téléphone mobile, Deterding dispose en quelques minutes d'un billet avec un code QR. Cependant, au moment de prendre le vol de retour, le code QR a disparu. N'ayant pas accès à Internet, il lui est impossible d'imprimer son billet via une borne électronique puisqu'il n'en a pas les références. Heureusement, des employés de la compagnie aérienne lui en ont imprimé un et il a pu prendre son avion comme prévu.

Une anecdote qui finit bien, mais qui rappelle les limites de la machine. Que serait-il arrivé s'il n'y avait pas eu d'humains pour le servir ? Monsieur Deterding aurait été confronté à une impasse non prévue par le système. Ce qui est normal, la réalité étant généralement beaucoup plus confuse que ce que peuvent anticiper même les processeurs les plus avancés. Ainsi, pour de nombreux spécialistes, plus la technologie se fera présente, plus il sera nécessaire de prévoir des commandes manuelles auxiliaires contrôlées par des humains en mesure de traiter des situations complexes qui sortes des « normes ».

Et pourtant, plus la technologie progresse, plus on a l'impression que les intermédiaires humains disparaissent. Où trouver un interlocuteur quand on n'a pas obtenu ce que l'on voulait après avoir obtempéré aux "tapez 1, tapez 2, tapez étoile..." des répondeurs téléphoniques automatisés ? Avec énormément de chance, on trouvera la réponse sur un site tel que Get Human, qui nous indique comment contacter un responsable au service à la clientèle dans plus de 8000 compagnies dans 45 pays.

Tous joueurs, pas tous honnêtes

Pour les partisans de la gamification, intégrer du jeu partout, y compris dans le quotidien, mène à de meilleures habitudes de vie, une productivité accrue, etc. Or, ce n'est pas toujours le cas. Comme le décrit ce journaliste de Popular Mechanics qui a « gamifié » sa vie pendant une semaine, le fait d'accumuler des points et d'obtenir des récompenses pour tout ce que l'on fait devient vite addictif, mais quel est alors le sens réel de nos actions quotidiennes ? Sa fiancée lui fera remarquer, lors du cinquième jour, qu'elle avait la nette impression qu'il cherchait avant tout à obtenir un meilleur score en redoublant d'attentions auprès d'elle. Le journaliste conclut son article en affirmant qu'au fond, il n'avait pas réellement besoin de la gamification pour choisir ses manières d'agir. Nous voilà rassurés sur son niveau de conscience !

La gamification de la vie quotidienne mettrait donc de la stimulation artificielle là où devrait plutôt être sollicitée la réflexion ou les sentiments spontanés. Et au-delà de cette critique d'ordre général, il faut bien admettre que tous les "joueurs" de la vie ne se comportent pas de manière exemplaire et sont prêts à tricher pour gagner. Cette attitude est, entre autres, associée au comportement de certains joueurs de jeux de rôle, les Gros Bills (Munchkin) dont le seul objectif, dans un jeu de rôle, est de se construire le personnage le plus puissant, en n'hésitant pas à tricher ou à tirer parti de la moindre opportunité qui leur est offerte. Ce qui démolit tout le « réalisme » de la partie et empoisonne les interactions sociales entre joueurs, une base fondamentale de la bonne marche de ce type de jeu.

Autre type de joueur : l'exploiteur. Il comprend les règles du jeu et leurs intentions, mais s'en moque. Ce qui l'intéresse est de « s'enrichir ». Voyez par exemple cet économiste qui souhaitait enseigner à sa fille les règles économiques de base. À chaque fois qu'elle allait sur le pot, elle recevait un bonbon. En peu de temps, la petite a compris qu'il suffisait d'y aller toutes les 20 minutes pour obtenir une délicieuse récompense.

Le troisième type de joueur est... le joueur (sic). Lui aussi comprend les règles du jeu et les intentions de la partie, mais il ne s'y intéresse pas. Toutefois, contrairement à l'exploiteur, il ne veut pas s'enrichir. Il souhaite seulement repousser les limites du jeu, tester les règles pour stimuler sa créativité et vivre une expérience agréable. Ainsi, le joueur peut être cette personne qui fera des recommandations en alexandrins sur un site de vente en ligne ou qui s'amusera à faire des anti-palmarès sur des sites de partage de musique.

Enfin, le pirate fait fi des règles et du jeu. Il souhaite casser les codes dans différents buts et pas toujours les plus égoïstes. Prenons l'exemple de l'assurance maladie : si les assureurs veulent limiter le montant des sommes versées aux patients, les médecins de leur côté désirent avir la possibilité de soigner le plus grand nombre de malades, et donc de voir la majorité des traitements pris en charge. En conséquence, certains pirateront le système en falsifiant le diagnostic pour obtenir, par exemple, des examens complémentaires qui soit couvert par les assurances du patient.

Jane McGonigal a déjà dit que la réalité était cassée et qu'il fallait l'améliorer. Pour elle et bien d'autres, la gamification semble être une porte d'entrée intéressante. Mais il semble hélas que les jeux ne génèrent pas automatiquement du fair play. Ils provoquent aussi l'apparition  d'exploiteurs et de Gros Bill. Dans un contexte où il devient essentiel de modifier la réalité, il sera peut-être nécessaire que certains piratent les normes pour concevoir un nouveau type jeu assurant la promotion de la collaboration et de la coopération.

Illustration : JSlavy, shutterstock

Références :

GetHuman.com. Consulté le 4 juin 2014. http://gethuman.com/.

Guillaud, Hubert. "#Lift12 : Comment le jeu code-t-il le monde ?" InternetActu.net. Dernière mise à jour : 8 mars 2012. http://www.internetactu.net/2012/03/08/lift12-comment-le-jeu-code-t-il-le-monde/.

Shaer, Matthew. "Can Treating Your Life As a Game Make You a Better Person?" Popular Science. Dernière mise à jour : 9 février 2012. http://www.popsci.com/technology/article/2012-01/can-treating-your-life-game-make-you-better-person?page=0%2C0.

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