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Chacun ses rêves, chacun sa vie. On partage ?

Les rêves des autres ne ressemblent pas aux nôtres. De quoi ouvrir d'importantes perspectives de créativité, nous dit l'anthropologue.

Par Christine Vaufrey , le 23 juin 2014

Les rêves occupent les hommes depuis la plus haute antiquité, partout où ils se sont installés. Si partout on s'accorde pour ne pas prendre les rêves au pied de la lettre et donc sur la nécessité de les interpréter, la condition humaine ne suffit pas à forger des "invariants du rêve", un langage universel applicable aux rêves de tous les individus et toutes les sociétés. 

 

Le rêve, une plongée en soi-même ?

En Occident, l'interprétation des rêves semble irrémédiablement liée à la psychanalyse et aux théories freudiennes, elles-mêmes encastrées dans un contexte socio-historique qui a vu l'émergence de l'individu, de l'ego comme construit autonome. Car il s'agit bien d'un construit, historiquement traçable... Toujours est-il que la conception occidentale du rêve est qu'il nous apprend quelque chose sur nous-mêmes, nos désirs refoulés, de préférence à connotation sexuelle. Interpréter ses rêves (et se faire aider pour cela), revient donc à plonger au plus profond de soi, à se découvrir, dans l'idée de mieux se connaître et, sans doute, de mieux composer avec celui que nous avons à supporter à chaque instant, soi-même.

Ailleurs (et même au coeur de l'Occident rationnel comme l'ont montrée quelques discrètes études ethnographiques de "rêveurs" en Europe), le rêve ne relève pas principalement de la sphère privée. Il constitue un accès au monde invisible, partie essentielle, vitale, de l'expérience humaine. Le rêve et son interprétation se partagent, car ils fournissent des informations essentielles sur les comportements à tenir.

 

Une voie vers l'invisible à explorer ensemble

Philippe Descola, anthropologue français de grand renom, a passé quelques années auprès des indiens Achuar (que l'on nomme plus communément Jivaros). Dans ces sociétés, les rêves tiennent un rôle capital : "Les Achuar se lèvent très tôt, vers trois ou quatre heures du matin (...). Un peu avant l'aube, ils se réunissaient autour d'un feu pour décider de ce qu'ils allaient faire dans la journée en fonction de ce qu'ils avaient rêvé pendant la nuit". Les règles d'interprétation des rêves sont assez simples dans l'ensemble et Descola les comprend sans problème. Mais parfois, c'est beaucoup plus surprenant :

"Une autre fois encore, une femme raconta qu'elle avait vu en rêve des fillettes qui se plaignaient que l'on cherchait à les empoisonner. Elle interprétait ce rêve en disant que des plants de cacahuètes avaient revêtu une apparence humaine pour se plaindre qu'on les avait plantés trop près d'un buisson de "barbasco" (...) un poison végétal que l'on emploie pour la pêche et qui asphyxie les poissons".  (Diversité des natures, diversité des cultures, p. 15 à 20).

Voici donc des gens qui 1/décident de ce qu'ils vont faire de leur journée en fonction de ce à quoi ils ont rêvé; 2/trouvent normal que des plantes prennent apparence humaine dans leurs rêves (et inversement, selon d'autres rêves) pour leur transmettre un message qui aura également une incidence sur leur comportement.

Les Amérindiens dans leur ensemble accordent une place essentielle au rêve qui joue un rôle capital dans la vie sociale. En Amérique du Nord, le "capteur de rêves" (dream catcher) est devenu une sorte de symbole de l'indianité, toutes tribus confondues, à la fois témoin du renouveau culturel et objet touristique courant, y compris dans les communautés où il n'avait jamais été employé.

 

L'altérité, réservoir de créativité

Alors, pourquoi devrait-on imposer une vision freudienne et occidentale à des groupes qui accordent d'autres significations aux rêves ? Ne s'agit-il pas ici d'une manifestation supplémentaire d'anthropocentrisme occidental ? Si, bien sûr. Philippe Descola cité plus haut se bat avec la dernière énergie contre le "prêt à penser" et sa tentation universaliste. Nous avons tout intérêt à le faire, non seulement par "simple" respect de l'intégrité des cultures et de ce qui ne nous ressemble pas, mais aussi parce que la diversité de l'expérience humaine constitue un réservoir de créativité considérable : "La connaissance de l'autre doit nous permettre de nous libérer de la tyrannie du quotidien et de penser que d'autres futurs sont possibles. Certes, c'est ce que les philosophes font aussi. Mais nous avons l'avantage sur eux de pouvoir jouer sur des expériences historiques, géographiques, sociologiques extrêmement variées, qui montrent l'étendue des solutions apportées à tel problème ou à telle société. Je crois que l'anthropologue doit conserver une certaine foi dans l'inventivité collective".

Ce qui est sûr, c'est que le rêve fait sens et ouvre des portes. les portes de l'inconscient individuel dans la pensée freudienne, les portes du monde invisible partagé dans les cultures amérindiennes et dans de nombreux autres peuples. Comprendre et apprécier d'autres système de références ne peut sans doute pas nous faire de mal, non pour devenir autres, mais pour accéder à de nouvelles dimensions de la communauté humaine. De quoi nous donner des idées dans de nombreux domaines... 

Références :

Descola, Philippe. Diversité des natures, diversité des cultures. Paris: Bayard, 2010. Librairie en ligne Decitre

Gairin, Victoria. "Philippe Descola : "Luttons contre le prêt-à-penser !"" Le Point.fr. 12 novembre 2011. http://www.lepoint.fr/grands-entretiens/philippe-descola-luttons-contre-le-pret-a-penser-12-11-2011-1395442_326.php.

Philippe Descola au Collège de France : cours d'Anthropologie de la nature. http://www.college-de-france.fr/site/philippe-descola/#course 

Charuty, Giordana. "Destins anthropologiques du rêve." Terrain - Revue d’ethnologie de l’Europe. N° 26, Mars 1996. http://terrain.revues.org/3071.

Humphrey, Caroline. "Rêver pour soi et pour les autres." Terrain - Revue d’ethnologie de l’Europe. N° 26, Mars 1996. http://terrain.revues.org/3145.

Protection et éducation des jeunes Amérindiens - St. Joseph du Dakota. "La légende de l’attrape-rêves." Consulté le 23 juin 2014. http://stjosephdudakota.fr/la-culture-lakota/la-legende-de-l-attrape-reves.

Serre, Marie. "Tourisme et renouveau culturel autochtones : le capteur de rêves dans la communauté huronne - wendat de Wendake." Université du Québec à Trois-Rivières. Août 2011. http://depot-e.uqtr.ca/2306/1/030275883.pdf.

Photo: _luizfelipe via photopin cc

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