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La grande escroquerie du Web 2.0

Doit-on confier aveuglément nos ressources et nos parcours d'apprentissage aux entreprises marchandes qui règnent sur Internet ? Deux défenseurs du libre estiment que les institutions éducatives ont ici un rôle de protection à assumer.

Par Christine Vaufrey B , le 01 mars 2011 | Dernière mise à jour de l'article le 22 septembre 2011

Née au milieu des années 2000, la nébuleuse Edupunk s'est d'abord élevée contre l'élitisme académique, pretestant contre le kidnapping du savoir opéré par les milieux éducatifs traditionnels. Férus de logiciels et de ressources libres, les "edupunks"  militaient alors pour la libre circulation des savoirs et l'enseignement pairs à pairs, qui a fait l'objet d'un dossier sur Thot Cursus en février 2011.

Aujourd'hui, les combats se sont déplacés et ciblent d'autres kidnappeurs, encore plus efficaces : les entreprises reines du Web 2.0 commercial, qui emprisonnent les ressources créées aussi bien par les milieux académiques que par les individus (surtout par les individus) dans des appplications propriétaires.

Les plateformes d'apprentissage en ligne distancées par les outils du Web 2.0

L'article écrit sur le site d'Educause [1]par Brian Lamb et Jim Groom, tous deux responsables TIC dans des universités nord-américaines et se qualifiant eux-mêmes d'edupunks, tire en effet la sonnette d'alarme à ce sujet. 

Les auteurs font d'abord le constat que voici quelques années seulement, on pouvait parier sur le succès du mouvement du libre en éducation, qui s'opposait alors à une vision fermée de l'apprentissage en ligne symbolisée par les LMS, plateformes sur lesquelles le contrôle et les normes (si complexes que personnes ne pouvait les appliquer correctement) régnaient en maîtres.

Mais les plateformes d'apprentissage en ligne apparaissent désormais bien désuètes face aux outils du Web 2.0 dont on connaît l'incroyable succès populaire, qui permettent à tout utilisateur de se confectionner son environnement d'apprentissage personnel par le biais de combinaisons, d'assemblages d'applications. L'apparition de plateformes de blogues simples et conviviales a amorcé le mouvement de migration hors des plateformes dédiées à l'apprentissage. Elles ont été suivies par les plateformes de vidéo en ligne, les applications de baladodiffusion, de social bookmarking, de micro-blogging, les sites de réseautage social... bref, tout ce qui constitue désormais le quotidien de l'internaute et a été adopté par les apprenants comme par les institutions.

Car nombre d'institutions éducatives en effet ont adopté par exemple les applications Google de bureau virtuel, ou diffusent leurs cours via iTunesU. Elles sont également présentes sur les réseaux sociaux. Apprenants et institutions évoluent désormais dans des envrironnements conviviaux, simples et stables et ceci, gratuitement.

Pourquoi alors consacrer d'importante sommes d'argent à la mise en place d'espaces d'apprentissages spécifiques, dont les fonctionnalités ne pourront rivaliser avec les applications grand public ?

Ce que le Web 2.0 offre, il le reprend

Lamb et Groom se montrent préoccupés par cette migration enthousiaste, pour plusieurs raisons.

- L'impossibilité actuelle d'imaginer ce que des compagnies comme Google feront des données recueillies sur les utilisateurs de ses nombreux services;

- Le fait que les compagnies du Web 2.0 aient un modèle d'affaires reposant sur la publicité. Tous les utilisateurs deviennent des produits en puissance, vendus aux annonceurs. La marchandisation s'insinue toujours plus profondément dans la pensée humaine et l'interaction.

- Le fait que les principales compagnies du Web 2.0 aient passé des accords avec les industries culturelles, ce qui dévalorise les valeurs associées à l'éducation et à l'intérêt public. Et les outils sophistiqués mis en place pour les ayant-droits à la recherche de contenus protégés par le droit d'auteur sur des plateformes comme YouTube, suppriment aussi les contenus qui citent, à titre d'illustration ou d'exemple, des contenus protégés. L'intention de publication n'est donc pas prise en compte, elle est soumise aux intérêts commerciaux.

Les institutons éducatives doivent créer et entretenir des espaces d'apprentissage protégés

Nos deux edupunks ne militent pas pour le boycott de ces applications populaires. Ils affirment plutôt que les institutions éducatives ont le devoir de créer d'autres espaces, libres d'influence commerciale.

Pour étayer leur propos, ils citent deux exemples effectivement remarquables d'utilisation / création d'environnements d'apprentissage libres et protégés.

Le premier exemple relate l'initiative prise par un enseignant de l'université de Colombie Britannique, qui a fait travailler ses étudiants sur Wikipedia. Il s'agissait là d'améliorer la couverture éditoriale de la littérature d'Amérique latine. Les étudiants ont donc créé des contenus et amélioré les articles existants, en se conformant aux règles d'édition de la célèbre encyclopédie. Lamb et Groom soulignent là que les ressources publiques (celles de l'université d'état) ont servi à créer de la ressource publique et libre, consultée par des centaines de milliers d'utilisateurs. 

Le deuxième exemple est celui de l'Université publique de la ville de New York, qui a créé son ENT avec les CMS libres et ouverts WordPress, MediaWiki et BudyPress. Le tout, connu sous le nom de Cuny Academic Commons, constitue un environnement de travail et d'échanges absolument stable et durable. L'université a en outre réalisé des économies substantielles en n'ayant pas à acheter des licences ni à rémunérer des consultants externes, les sommes ainsi économisées ayant été investies dans la formation des personnels techniques en charge de la plateforme.

"Les "Ed Tech" (les férus de technologies éducatives) se plaisent à dire qu'Internet représente une révolution dans la communication humaine, qui a des effets profonds sur notre façon de produire, de consommer, de partager et de valoriser les connaissances. Si tel est le cas, peut-être la propriété, le contrôle et la structure de ces environnements mérite t-elle mieux qu'une réflexion a posteriori". Selon les auteurs, les choix qu'opèrent maintenant les institutions éducatives déterminent ce que seront demain les environnements d'apprentissage. Et, délaissant les combats initiaux des Edupunks, ils affirment l'importance des institutions éducatives, dans la mesure où elles représentent une alternative publique crédible et responsable face aux compagnies commerciales qui possèdent le Web. Mais ces mêmes institutions ne restaureront leur légitimité bien mise à mal que si elles prennent mieux en compte les besoins du grand public en s'inspirant des succès des réseaux ouverts. 

"Nous avons besoins d'espaces verts favorisant la convivialité sur le web", disent Lamb et Groom. Et selon eux, c'est aux institutions d'ouvrir et d'entretenir ces espaces, de les mettre à disposition de tous ceux qui veulent utiliser le formidable potentiel de l'environnement numérique sans pour cela se livrer aux marchands qui les considèrent comme des produits. 

Never Mind the Edupunks; or, The Great Web 2.0 Swindle. Educause review, vol. 45, no 4 (juillet-Août 2010) : 50-58

Illustrations :

Haut : hyde park OR khalejeee parkbanootah_qtr, Flickr/ CC BY 2.0

Bas : Sha3teely blog contentWael AttiliCC BY-NC-ND 3.0


  1. Educause : association sans but lucratif créée aux Etats-Unis, qui fédère 2200 collèges, universités et organisations éducatives autour des usages raisonnés des TIC.

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