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220 millions de francophones : et alors ?

Par Martine Dubreucq , le 29 octobre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 22 mars 2011

A l'occasion du XIIIe sommet de la francophonie qui s'est tenu à Montreux en Suisse du 22 au 24 octobre 2010, nous avons parlé du Rapport sur l'état de la langue française dans le monde.

La francophonie et l'OIF (Organisation Internationale de la Francophonie) qui la représente n'ont pas spécialement bonne presse en France : espace politico-diplomatique pour salons feutrés, discours universaliste un peu creux, opérations médiatico-diplomatiques sans grande portée concrète, les motifs de méfiance sont assez connus.

En octobre toujours, France Culture recevait deux écrivains de langue française, Abdourahman A. Waberi, d'origine ivoirienne et Koffi Kwahulé, d'origine somalienne et interrogeait à Montreux Nicolas Dufour, journaliste au quotidien suisse Le Temps et Clément Duhaime, Québécois, administrateur de l'OIF.

Des auteurs africains, un Québécois, un Suisse et un journaliste français : une très bel échantillon de francophones aux perspectives différentes sur cette notion de francophonie.

La francophonie comme une insulte pour un auteur 

La question de savoir si la francophonie avait un sens pour les deux écrivains a vite trouvé des réponses cinglantes.

Etre un écrivain francophone peut être compris comme « une insulte » car cela renvoie à quelque chose d'indigne en France, qui ramène à une condition de « négro » ou de « bicot ». 

« Je n'ai rien contre la francophonie, quelque part c'est ma langue mais je ne suis pas un auteur francophone, c'est à dire  une espèce de tirailleur sénégalais de la langue française ».

Pour eux, la francophonie est gérée « comme un empire virtuel colonial » et accepter d'être l'héritier d'une telle illusion en littérature, c'est entrer dans un jeu qui comporte des implications esthétiques,  avec des thèmes à traiter, « ce supplément d'âme, de couleur, de saveur qui est accolé à l'écrivain africain comme s'il savait mieux danser, comme s'il savait mieux assaisonner la langue française ».

Koffi Kwahulé le dit très bien dans un entretien pour la revue Cassandre : « Le huis clos de la francophonie », la francophonie et en particulier la France entretiennent l'Afrique dans une certaine dépendance:

«Quand je vais en Afrique faire des ateliers, les jeunes artistes me demandent des « recettes » pour monter des spectacles qui marcheraient en France. Ces jeunes dépendent des financements français car, évidemment, ce ne sont pas leurs gouvernements qui subventionnent la culture. Cette politique fabrique des artistes assistés. On leur envoie des metteurs en scène français pour leur apprendre à faire du théâtre. On peut construire des ponts, des hôpitaux, mais on ne peut pas fabriquer l’imaginaire d’un peuple à sa place. C’est un fantasme mortifère, qui fait prendre du retard à ceux qui aimeraient travailler et créer

Un peu moins de flonflons, un peu plus d'actions

Il y a une différence entre la défense d'une langue et son intendance, « reliquat d'un empire colonial », et nos deux auteurs  ironisent sur le déplacement couteux et pompeux de 40 chefs d'états. Et en cela ils sont suivis par  le journaliste Nicolas Dufour
qui rappelle que la coopération est le cœur historique de l’OIF et qu'au fil des décennies, elle a élargi ses ambitions aux objectifs du millénaire de l’ONU sur la réduction de la pauvreté,  qu'elle s'est faite militante dans la défense des droits humains, des minorités, des diversités sans que ses moyens n'aient beaucoup progressé.

« Avec 89 millions d’euros, l’OIF ne peut pas répondre à la demande qu’elle suscite, qu’il s’agisse d’aide au développement ou de moyens didactiques ». 

France et Suisse : même absence de combat

Nicolas Dufour se fait cependant l'avocat de l'OIF. Pour lui, il serait idiot de ne pas profiter d'une plate-forme d'échanges de réseaux qui existent. Les Suisses alémaniques sont totalement indifférents à la question et il n'y a pas eu  beaucoup d'intérêt du côté roman jusqu'ici  : cette rencontre à Montreux va peut être les faire changer.  Les actions de l'OIF sur le terrain ne sont pas assez connues, comme celles des centres de lecture au Togo qu'il cite et qui méritent d'être encouragées et médiatisées. Faut-il pour cela organiser de tels événements qui permettent à quelques chefs d'états de "faire leur show" ?


Si ni les Français, ni les Suisses ni les Africains ne s'y intéressent, qui alors ?

Les Québécois ont des raisons de se démarquer de l'indifférence ou de l'absence de vigilance des autres francophones.
« Il est encore choquant que les Français dans les réunions internationales ne parlent pas français. » dit Clément Duhaime, qui explique que les enjeux sont urgents : il faut une prise de conscience politique pour défendre le français, notamment en matière de scolarisation en Afrique. 

Il y a un réseau de 900 000 enseignants dans le monde qui fonctionne, mais qui a besoin de fonds pour survivre à l'heure où l'Etat français par exemple réduit les subventions aux écoles.  L'OIF va chercher  des moyens dans les fondations mais les réseaux de la société civile ( créateurs, scientifiques, écrivains ) sont indispensables pour forcer les états à investir.  Clément Duhaime insiste sur la responsabilité des citoyens de chaque pays pour se mobiliser. Le sommet de la francophonie a donc une vocation économique et politique.

Francophonie : coquille vide ?

Notion morte, espace réservé et clos, vieillerie : ne serait-ce pas une certaine France qui est refusée ici ? Le point faible de la Francophonie, ne serait-ce pas cette France là ? M. Raffarin, représentant personnel du chef de l'Etat pour la francophonie, en est un exemple.


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