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Les littéraires et la machine

Par Martine Dubreucq , le 30 mars 2010

Jean-Pierre Balpe était l'invité de l'émission « Place de la Toile » sur France Culture le vendredi 26 mars 2010 et ceux qui n'auront pas eu la chance de l'écouter en podcast pendant la semaine qui suit l'émission peuvent en avoir ici même un écho.

Poète, directeur de la Biennale internationale des poètes en val de Marne, professeur en Sciences de l’information et communication à l'Université Paris-VII : il cumule les activités de création, d'animation culturelle et de chercheur.

Il raconte, dans ce passionnant  entretien d'une heure comment, alors jeune agrégé de lettres dans les années 70, il se met au défi d'utiliser le seul ordinateur du lycée où il travaille pour fabriquer un programme qui conjugue les participes passés avec avoir. Il s'aperçoit très vite que les approches qu'il enseigne ne sont pas adaptées à la machine. Il lui faut d'abord programmer la syntaxe, étape assez simple puiqu'il s'agit d'un  nombre de règles limitées. Ce qui pose problème en revanche, c'est ce qu'il appelle la représentation des connaissances

« La syntaxe ce n'est pas le problème, c'est la sémantique. »

Il explique ainsi de façon très claire comment la construction d'une grammaire sémantique est au cœur de l'intelligence informatique.

« Si vous voulez que les robots vous comprennent, il faut leur dire comment ils doivent vous comprendre ». 

Une fois cette étape d'initiation dépassée, il va produire du texte de manière industrielle en modélisant la langue, d'abord avec de courtes nouvelles.  Pour que ce texte fasse sens, il faut un dictionnaire, des règles de rhétorique, et une représentation des connaissances, c'est à dire un ensemble de graphes qui déterminent des relations entre les notions, les concepts.

Pour Balpe, il y a générativité à partir du moment où un automatisme produit un nombre de données infini aux yeux d'un lecteur.

Un générateur qui dérange

Qu'est-ce donc que cette histoire de texte qui se produirait tout seul ? On pense à ces outils générateurs de lettres d'amour à aux pipotrons, au fameux site Charabia.

Nombre de documents permettant de construire un générateur de texte grammaticalement correct existent, dont celui-ci qui permet de comprendre un peu l'approche : comment construire un générateur de texte grammaticalement correct

Une telle démarche, à  mi chemin entre le bricolage de programmeur, le canular et l'exercice rhétorique peine à tenir une place dans la création littéraire consacrée, et on aurait la tentation de la classer dans la catégorie des œuvres expérimentales ou de la déplacer dans le domaine des arts plastiques (c'est d'ailleurs dans ce champ qu'intervient souvent Jean Pierre Balpe). 

Alors, rien à voir avec la littérature ?

Pas du tout, argumente Jean-Pierre Balpe, la littérature numérique s'inscrit dans une tradition qui est celle  de Montaigne, avec « Les essais » et ses réécritures, de Pascal avec « Les pensées », dont on  peut lire les fragments dans n'importe quel ordre, du Balzac de « La condition humaine ». Cette littérature générative tente d'épuiser le réel, d'explorer l'infini des possibilités de combinaisons du langage et le livre, dans sa forme linéaire, dans son cadre même la limite, la formate.

Cette écriture, et la lecture qui lui correspond, ressemblent plus à de la littérature orale  : dans un conte traditionnel,  tout le monde dans l'auditoire connait l'histoire et ce sont les variations qui éveillent l'intérêt.

« Dans le monde où nous sommes entrés, on ne peut plus faire de la littérature éternelle et figée ».


Une littérature pour ateliers d'écriture ?

On pense aux travaux de l'OULIPO, aux «Mille milliards de poèmes » de Raymond Queneau, livre qui permet au lecteur de combiner des vers entre eux afin de constituer un poème. Mais ce n'est pas tout à fait de cette pratique d'écriture, chère aux ateliers de pédagogues, dont parle Jean-Pierre Balpe (il a conçu des générateurs de pastiches dans un but pédagogique pour l'Education nationale et a abandonné cette piste de travail).

Jean-Pierre Balpe  a mis en ligne une vingtaine de blogs  appartenant à des genres différents, dont un blog qui génère des textes érotiques, un autre des poèmes . L'un de ces blogs, trajectoires, part d'une citation et évolue tout seul en roman.

Qui est l'auteur ?

C'est une entité très spécifique, qui définit la façon dont les textes doivent être écrits par la machine, et détermine l'univers, le dictionnaire, la représentation des connaissances et cette entité correspond à la personne de Jean-Pierre Balpe.

Une façon d'exister par l'écriture tout à fait étrange que la critique littéraire a du mal à situer, dont elle rend très peu compte d'ailleurs.

Jean-Pierre Balpe constate à ce propos qu'il n'y a pas d'institution pour protéger les auteurs de ce type de littérature et rappelle en passant que les auteurs français qui vivent de leur plume sont aujourd'hui au nombre de 20 !

La seule voie de reconnaissance possible aujourd'hui passe par des interventions, des installations, des projections en collaboration avec des artistes plasticiens, des musiciens.

Fascinant foisonnement, qui donne le vertige, mais qui prend soudain corps lorsqu'on entend une voix en retrait, presque effacée, celle d'un auteur à la radio qui donne sens et cohérence à une trajectoire artistique.


Le site de Jean-Pierre Balpe


Crédit image : Andrew Mason, Flickr, Licence CC

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