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Religion du chiffre et souci de soi

Les données et l'action permettent-elles de s'approcher du bonheur ?

Par Christine Vaufrey , le 15 septembre 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 16 octobre 2014

Problème de sommeil, de poids, d'irritabilité, de relations interpersonnelles, d'angoisse, de mémoire, de timidité... Ce ne sont que quelques-uns des maux qui, même s'ils n'atteignent pas des niveaux mettant notre existence en danger, peuvent vraiment nous empoisonner la vie et provoquer chez nous un sentiment d'insatisfaction tenace.

Face à un problème chronique de ce genre, il n'y a guère que deux options, éventuellement combinables : chercher une solution externe ou travailler sur soi-même. La tendance actuelle au quantified self les sert toutes les deux : disposer de données chiffrées régulièrement actualisées en grand nombre devrait faciliter les prises de décision pour se changer soi-même d'une part, modifier son environnement d'autre part. 

Il s'agit donc d'assurer un suivi personnel à l'aide de tout ce qui est actuellement mesurable : les kilo - grammes et mètres, le nombre d'heures de sommeil, le niveau sonore des ronflements, le nombre de pas, la pression artérielle... Mais pas le niveau de rougeur aux joues ou la densité d'agressivité dans la voix, pas encore. Ceci, grâce à des applications qui tiennent généralement dans votre poche, confortablement installées sur votre appareil mobile, téléphone ou tablette.

 

Les chiffres, dans l'ADN du numérique

 

On reconnaît bien dans ces applications comptables l'ADN du numérique : des 0 et des 1, des chiffres et des quantités qui, dans un tour de passe-passe fort habile, se transforment immédiatement en valeur : avoir 523 amis est mieux que d'en avoir 27 (mais avoir 22 ans est beaucoup mieux que d'en avoir 58 !); parcourir 39 km en vélo est mieux que de s'arrêter après 8; perdre 3,4 kgs en un mois est mieux que de ne perdre que 700 grammes... 

Cette omniprésence du chiffre accompagne la croyance forte que nous avons les moyens de changer les choses. Pour cela, rien de tel que l'exercice. Courir tous les jours de plus en plus longtemps, traquer les amis de ses amis pour augmenter le nombre de ses relations sur les réseaux sociaux (et en la matière, les adeptes de Linkedin sont au moins aussi obsédés par leur popularité que ceux de Facebook), suivre les 5 règles et les 7 principes, autant d'actions volontaires censées nous rapprocher de l'objectif, car "quand on veut, on peut" ! Et quand on veut, on agit.

 

Être avant de comprendre ?

Religion du chiffre, religion de l'action : ce duo ne règne pourtant pas sans partage. Face à lui, voici la "Pleine conscience" (mindfulness) : un état de conscience totale à la situation présente qui s'acquiert grâce à une pratique régulière de la méditation. Accueillir les états et pensées inconfortables, les examiner, quitter l'ornière de la rumination, accepter de ne pas faire mais d'être dans toutes nos dimensions : voici donc ce qui pourrait constituer une alternative à la course éperdue au bonheur quantifié.

Cette éthique de vie et les pratiques qui l'accompagnent gagnent du terrain, celui que concèdent les chiffres quand ils se voient délestés de leur valeur ou ne peuvent être transformés par l'action. Provoquant des changements d'état validés par les neurosciences, la méditation acompagne un nombre croissant de pratiques médicales et de "souci de soi". Bien entendu, la pleine conscience s'est aussi transformée en marché numérique. On trouvera en ligne et dans les bibliothèques d'applications tout ce qu'il faut pour apprendre à méditer en 10 leçons, 30 mn par jour... 

Il serait un peu facile de voir dans ces deux tendances apparemment opposées un nouve avatar du combat entre le quantitatif et le qualitatif. Ce sont plutôt deux manières de se saisir de l'existence, ce savon mouillé et glissant, en essayant soit de le découper en tout petits copeaux, soit de composer avec sa forme et sa texture. 

Le numérique nous pousse vers le big data. Rien ne garantit qu'en triturant les données dans tous les sens, nous trouvions les réponses à nos problèmes collectifs ou personnels. Rien ne garantit non plus que l'action parvienne toujours à modifier ces fameuses données. Mais ne rien faire, surtout collectivement, est si angoissant qu'il nous semble impossible de tenir cette position. Pourtant, les prises de décision justes se trouvent très certainement quelque part entre ces deux extrêmes, dans l'espace où se fondent la connaissance du monde et la conscience au monde. 

Références :

CNIL - Commission nationale de l'informatique et des libertés. "Le corps, nouvel objet connecté." Cahier IP n° 2, 2014. http://www.cnil.fr/fileadmin/documents/La_CNIL/publications/DEIP/CNIL_CAHIERS_IP2_WEB.pdf.

Shankland, Rébecca. "S'améliorer ou s'accepter ?" Sciences Humaines. 26 juin 2014. http://www.scienceshumaines.com/s-ameliorer-ou-s-accepter_fr_32794.html.

Franc Desages, Caroline. "Méditation: à quoi sert la pleine conscience?" L'Express. 17 janvier 2014. http://www.lexpress.fr/styles/psycho/meditation-a-quoi-sert-la-pleine-conscience_1314661.html.

Illustration : Morphart Creation, Shutterstock.com

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