Articles

Médias et formation en ligne : évitons les séries B

On ne s'improvise ni réalisateur vidéo, ni formateur. Mieux vaut donc associer les compétences que de vouloir tout faire tout seul.

Par Christine Vaufrey , le 27 octobre 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 28 octobre 2014

La vidéo a envahi la FAD. Non que les cours en ligne "tout texte" aient disparu, bien sûr que non. Mais inexorablement, l'image animée gagne du terrain et pousse les tenants du texte aux marges de l'apprentissage contemporain. 

La télévision éducative a d'abord été remplacée par iTunesU, portail de mini-chaînes universitaires. Lentement, les établissements francophones s'y sont mis. On a alors découvert le plaisir de "se faire un cours" comme on "se fait un ciné", passant d'un cours d'analyse financière à un cours de grammaire française, d'un cours d'histoire de la Mésopotamie à une série consacrée à la psychologie cognitive. Qu'a t-on appris ? Rien de plus qu'en regardant la télé. Parfois moins.

Car le rôle de spectateur n'est pas franchement favorable à l'apprentissage. Encore moins quand on est confronté à un enregistrement pas monté, pas préparé pour le petit écran, hors de tout environnement porteur. 

 

La radio : comme un cours de fac, mais en mieux

On se demande alors pourquoi les radios n'ont pas leur place sur iTunesU : dans leurs émissions les plus érudites, elles font intervenir des enseignants-chercheurs, ceux-là même parfois que l'on voit dans les captations de cours produites par leurs universités. En face de ces puits de science, des journalistes agiles qui posent les questions permettant de gagner de précieuses minutes de développement; des techniciens qui assurent la qualité du son, l'habillage et le rythme de l'émission grâce au montage. Les émissions télévisées de ce niveau ont pratiquement toutes disparu, mais le principe du traitement professionnel de l'intervention de l'expert, considérée comme un matériau brut à médiatiser, reste valable pour l'image autant que pour le son.

 

La vidéo : et si on arrêtait de bricoler ?

Quelle mouche a donc piqué les établissements d'enseignement pour qu'ils s'estiment tous en capacité de produire des programmes vidéos ? Celle de l'équipement. La mise à disposition d'outils numériques relativement abordables et de fonctionnement simple a fait oublier qu'on ne s'improvise pas réalisateur, journaliste ni même bon orateur sur un claquement de doigts. Les retours de ces premières expériences médias furent souvent cruels.

La vogue des Moocs, dont la vidéo constitue une pièce maîtresse, a encore intensifié le mouvement massif des enseignants vers l'oeil de la caméra. Et même si beaucoup ont maintenant succombé au "media training" comme on dit, on voit encore apparaître ici et là des vidéos de piètre qualité, où figurent des enseignants immobiles et raides comme la justice ou dodelinant de la tête pour accompagner leur débit monocorde pendant de longues minutes.

Quelle importance, direz-vous : l'essentiel, c'est le contenu ! Certes. Mais que vaut un contenu sans son emballage ? Il se répand, s'échappe, ne se laisse pas saisir. Pire encore : si l'on considère que l'enseignant incarne son savoir, alors c'est faire bien peu de cas de ce savoir que de lui infliger pareil (non-) traitement. 

Faisons donc appel aux pros. Aux journalistes, aux spécialistes des médias pour réaliser des vidéos attractives, montées de manière à maintenir le spectateur en haleine et où évoluent des personnes familières du fond vert, de l'éclairage et surtout de l'élocution précise qu'imposent des sujets de quelques minutes. Effectivement, les premiers moocs réalisés par des organes de presse forcent l'admiration... pour la qualité de leur image. Parce que pour le parcours pédagogique, la capacité à animer une communauté, la qualité des activités d'apprentissage proposées, eh bien... Ce n'est pas encore ça.

Frédéric Duriez le signalait avec son humour habituel au printemps dernier : 

 

Dans un contexte de plus en plus concurrentiel, investi par des acteurs de plus en plus variés, dont certains possèdent une expertise impressionnante dans l'un ou l'autre des métiers requis par la conception et la distribution d'un mooc il serait vain, à moins d'assumer une claire position hors marché, de persister à vouloir tout faire tout seul. Car un mooc ou n'importe quel cours en ligne médiatisé de quelque ampleur est en fait la mise en synergie de trois projets et de deux fonctions transversales : 

Le projet média est à lui seul un continent. Si vous avez la chance de disposer en interne d'un responsable média ayant fait ses armes dans une société de production audiovisuelle ou une chaîne de télévision, vous comprendrez vite que l'enregistrement et le montage ne constituent que des micro-actions intégrées à une chaîne complexe. Si vous n'avez pas ce genre de compétences à disposition, n'hésitez surtout pas à faire appel à une société externe qui maîtrise la production audiovisuelle. Cher ? Pas tant que ça : il faudra 3 jours à un professionnel là où vous en passerez 15. À moins de considérer votre temps et votre effort comme sans valeur, le calcul est vite fait. 

 

Et la pédago ?

De la même façon, les pros des médias ont intérêt à s'associer avec des spécialistes de la formation en ligne. Cela leur évitera de tomber dans le cours magistral illustré et enrichira considérablement les parcours de formation. Car le savoir-faire de formation n'apparaît pas tout seul, comme les feuilles au printemps. Il croît lentement, grâce aux expérimentations (éviter de faire toujours la même chose...), à la réflexion et à une solide banque de situations pédagogiques. Sans cela, les apprentis formateurs risquent fort de recréer l'école de grand-papa - en couleur. 

Plus que tout, la conjonction des talents et compétences élargit les horizons de tous. En travaillant ensemble, chacun en ressort plus fort, plus savant, plus capable. Ce qui élève le niveau global des réalisations et stimule la recherche d'innovations. Cette synergie n'est pas magique. Elle naît sur de solides bases organisationnelles et une confiance qui se construit au jour le jour. Sans cela, le partenariat peut vite tourner au massacre. Là encore, c'est le professionnalisme des équipes qui est en jeu. 

Il ne s'agit donc pas de "faire tout seul", ni de "faire faire", mais de "faire avec". Ça ne vous rappelle pas quelque chose, chers collègues pédagogues ?

Références :

Duriez, Frédéric. "Beaucoup de moocs depuis quelques mois… Certains méritent une récompense !" Didac2b. 18 avril 2014. http://didac2b.wordpress.com/2014/04/18/recompense/.

Vaufrey, Christine. "Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archive » MOOCs, la nouvelle télé éducative." Les blogs EducPros au service de l’enseignement supérieur - Educpros.fr. 4 février 2014. http://blog.educpros.fr/christine-vaufrey/2014/02/04/moocs-la-nouvelle-tele-educative/.

Vaufrey, Christine. "La fin des MOOC de garage." Jamais sans mon laptop. 11 octobre 2014. http://christinevaufrey.wordpress.com/2014/10/11/la-fin-des-mooc-de-garage/.

Callat, Sophie, and Estelle Dumout. "Nos enseignements (honnêtes) sur le Mooc réseaux sociaux - Le nouvel Observateur." Rue89. 6 juin 2014. http://rue89.nouvelobs.com/2014/06/06/enseignements-honnetes-mooc-reseaux-sociaux-252738

Training design ideas from Cathy Moore. Consulté le 27 octobre 2014. http://blog.cathy-moore.com/.

Illustrations
Titre : stock_shot, Shutterstock.com
Corps de texte 1 : F. Duriez
Corps de texte 2 : C. Vaufrey

 

 

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur