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Lectures numériques, lectures prolifiques

Par Mohamed Ouzahra , le 01 septembre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 06 septembre 2010

La lecture fascine les Arabes. Célébrée bien avant l’avènement de l’Islam, qui en fait à son tour une "question centrale", elle est l’objet de tous les désirs dans une sphère géographique souvent confrontée à l’illettrisme.

La lecture est présente dès la période antéislamique avec les fameuses Mu’allaqat, ces odes poétiques dont les plus belles étaient accrochées en pendentifs à l’entrée de la tente.
La lecture est également mise en avant par le verbe coranique, l’impératif « Lis ! » inaugurant les versets du Livre sacré. La lecture est donc une réalité omniprésente quoique très peu pratiquée. Seule une infime partie de l’élite s’y adonne. Ce paradoxe pèse encore aujourd’hui sur la place qu’occupe la lecture dans la société arabe. Comment réintroduire l’acte de lire comme clé d’accès au développement et à la modernité ? Et, question corollaire, comment les nouvelles technologies pourraient-elles contribuer à cette révolution ? Voici quelques pistes pour lancer le débat sur ces enjeux essentiels.

« Traduttore, traditore »

Il n’y a pas de mystère, la civilisation humaine avance par les échanges entre les cultures qui la composent. Mais pour que l’échange des biens culturels puisse fonctionner correctement, la traduction est incontournable. Les lettrés arabo-musulmans ont à cet égard longtemps été des "passeurs" de valeurs culturelles exceptionnels, constituant un pont entre les sciences antique, hellénique mais aussi byzantine, et l’Occident. La création de Beit Al-Hikma (littéralement Maison de la sagesse) au IXe siècle à Bagdad témoigne de façon éclatante de cette vitalité culturelle. Beit Al-Hikma a été pendant de nombreuses années le centre névralgique de traductions des œuvres littéraires et scientifiques. Cordoue est alors l’autre foyer culturel avec une bibliothèque constituée de près de 400 000 ouvrages, chiffre considérable même pour notre époque.

Bien sûr, les lettrés arabes, Musulmans et Juifs travaillant souvent de conserve, ne se sont pas contentés de traduire et de diffuser les œuvres. Ils ont non seulement produit un nombre considérable d’œuvres originales mais ont encore enrichi par de multiples commentaires les textes traduits. « Traduttore, traditore » dit-on ; sauf qu’ici la trahison de l’adage signifie plutôt enrichissement…

Il en est ainsi pour les nouveaux modes de lecture numériques. L’enrichissement du contenu constitue l’atout majeur avancé par les inconditionnels du livre électronique ou numérique. Qu’en est-il vraiment ? Enrichissement ? Il est plus juste de parler de foisonnement. Et utile peut-être d’aider les enseignants à le maitriser en proposant des solutions pédagogiques pertinentes.

« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs »

L’un des mystères en l’occurrence est l’attraction, parfois à peine croyable, qu’exercent les contenus numériques, principalement le jeu et les réseaux sociaux, sur les jeunes. Au Maroc comme ailleurs, l’addiction guette de nombreux élèves et les parents ou les éducateurs peinent à trouver la parade. Plus encore, les pédagogues se demandent comment surfer sur cet engouement pour recentrer les élèves sur des activités d’apprentissage et, dans le cas qui nous concerne, les inciter à lire. Quel professeur n’a-t-il pas rêvé un jour de voir ses élèves faire montre d’une concentration aussi intense sur un poème de Baudelaire ou un passage de Mahfouz que sur Word of Wardcraft ?

La réponse peut paraitre évidente à défaut d’être simple à mettre en œuvre : en fournissant aux apprenants des contenus aussi attractifs ! Le développement de ce qu'on nomme quelque peu maladroitement les serious games (jeux sérieux) va dans ce sens. La lecture numérique bénéficie-t-elle aussi de cet effort pédagogique ? Certes, il est possible aujourd’hui de composer des contenus à l’architecture complexe réservant des surprises mais cela est-il suffisant pour appâter les jeunes lecteurs ? A voir. L’équilibre pour produire à la fois des scénarios de lecture solides et des contenus attrayants n’est pas toujours facile à trouver.

Il faut se replacer dans le contexte pour comprendre. La lecture numérique bouleverse notre relation à l’écrit, et même à la connaissance. Et s’il est certain que nous ne mesurons pas encore toutes les répercussions cognitives et pédagogiques de cette énième révolution de l’écrit, le fait est qu’un nouveau palier est franchi en termes de repérage de l’information, de son analyse et son appropriation. Un dossier très complet de l’éducation nationale française fait le tour de la question.

« La nature du support et son environnement influencent le mode de lecture » écrivent des experts cités dans ce même dossier. De fait, les différences, apports et risques, entre supports papier et numérique sont nombreux et connus. Le livre numérique induit ainsi une liberté et une interactivité nouvelles pour le lecteur. Celui-ci est souvent invité à participer activement à la construction du contenu. L’intérêt de la lecture sur écran réside entre autres dans la puissante fonctionnalité de l’hypertexte, porte ouverte vers l'imagination de suites alternatives mais aussi labyrinthe sans fin potentiel. La nécessité de prendre en compte le contexte est alors une contrainte ou, la dextérité du concepteur pédagogue aidant, un formidable atout. Le lecteur voyage à travers le récit au fur et à mesure de l’activation des hyperliens. Il peut même, à la manière de ce qu’essayaient déjà sur papier certains auteurs ou certains cinéastes, multiplier les pistes et scénarios. Exemple parmi bien d’autres, un auteur à succès comme Bernard Werber teste ces nouvelles formes d’écriture en imaginant le futur de l’Humanité à travers un étonnant Arbre des possibles. Le rythme et la diversité qu’il imprime à ces récits se plient volontiers aux gabarits dans lesquels se reconnaissent les jeunes lecteurs d’aujourd’hui. Mais le passé aussi se revisite volontiers à travers de passionnantes balades virtuelles. Deux exemples éloquents :

  • e-Illiade, une captivante redécouverte de la célèbre odyssée d’Homère proposée par le Centre d’études helléniques de l’Université de Harvard (voir ci-contre, le plus ancien manuscrit connu de l'Iliade).
  • Livre d’Iskandar, ou comment découvrir sur le site de la Bibliothèque nationale de France « la légende orientale d’Alexandre le Grand ».

Cependant, quelque soit la formule, l’enjeu demeure le même : comment impliquer les jeunes lecteurs, durablement et suffisamment pour qu’ils retiennent ce qu’ils découvrent, pas plus que cela afin d’éviter qu’ils ne se perdent en route et ne soient tentés de… zapper. L’équilibre évoqué plus haut se situe aussi à ce niveau-là et sa recherche inaugure peut-être un champ d’études didactiques propres à ce nouvel avatar d’une pratique aussi vieille que le monde : produire des signes et les déchiffrer.





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