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Quand les chiffres engagent l’avenir

Pertinence des critères et conséquences des analyses des données statistiques en éducation

Par Sandrine Demarthe , le 10 février 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 15 mars 2019

Les chiffres comme outils d’ajustement 

1981 en France, Alain Savary, alors ministre de l’Éducation Nationale, met en place une politique d’éducation prioritaire (comme dans d’autres pays européens) en créant les ZEP (Zones d’Éducation Prioritaire) dont l’objectif est de « corriger l’inégalité sociale par le renforcement sélectif de l’action éducative dans les zones et dans les milieux sociaux où le taux d’échec scolaire est le plus élevé », peut-on lire sur le site de référence sur les problématiques de l’éducation prioritaire .

2013 : toujours dans un souci de « réduction des inégalités sociales », Vincent Peillon et George Pau-Langevin, respectivement ministre de l’Éducation Nationale et ministre déléguée chargée de la réussite éducative, présentent de nouvelles orientations pour l’éducation prioritaire qui conduisent à la création d’une nouvelle carte des réseaux « prenant en compte les contextes économiques et sociaux actuels ». Ce qui conduira à la suppression de certains réseaux dont le contexte socio-économique a favorablement évolué.

Dès le début il était clair et logique, pour le Ministère, que le dispositif n’était pas destiné à la pérennisation. Le but était de « réduire les retards scolaires et (de) faire réussir tous les élèves », et « le caractère temporaire de l’appartenance au réseau avait été posé comme principe dès 1981 ». Aujourd’hui il s’agit pour le Ministère de « rendre la carte à la fois plus efficace et plus juste ».

Des conséquences pour les acteurs sur le terrain

Pourtant, sur le terrain, il n’est pas facile d’accepter une redéfinition des zones quand entre en jeu la suppression de moyens (humains ou matériels) qui sont les garants du fonctionnement d’actions mises en place sur le long terme par des équipes investies et, par là-même, de l’équilibre d’un réseau scolaire.

D’autant plus que se pose alors la question de savoir si les critères définis et retenus, pour redessiner le territoire de l’éducation prioritaire, sont pertinents. Quand, s’appuyant sur une vision globale du territoire, ils ne prennent pas en compte la réalité du terrain et la spécificité des situations.

On pourrait ainsi citer pour exemple ce collège, situé en zone rurale, et les écoles primaires qui lui sont rattachées : identifiés "bons élèves", ils ne bénéficieront plus du « label RRS » (Réseau Réussite Scolaire). Même si les moyens se sont réduits considérablement au fil des ans, cette appellation leur garantissait au moins la reconnaissance et, dans une certaine mesure, la prise en compte de difficultés (certes plus liées aujourd’hui à un isolement géographique et culturel, mais bien réelles). Cette étiquette leur assurait également l'intervention (trop réduite néanmoins) d’un coordinateur-animateur, et elle pouvait laisser espérer une révision à la hausse (sait-on  jamais) des moyens alloués… Mais aujourd’hui effectivement, selon les critères retenus, plus rien ne justifie une place au sein de l’éducation prioritaire. Et pourtant les besoins restent les mêmes.

Des critères pertinents ?

C’est cette pertinence que sonde Émile Lanoë dans son article sur médiapart : « les exclus de l’éducation prioritaire », en questionnant les quatre critères retenus pour définir la nouvelle carte.

Reprenant chacun de ces critères, il nous explique ainsi que « l'indicateur par catégories socio-professionnelles (CSP) présente un très notable défaut : il est fondé sur les déclarations des familles… souvent très éloignées des situations réelles vécues par (ces dernières) ».  Il poursuit à propos du second critère, qui concerne le pourcentage d’élèves issus de zones urbaines sensibles : «  Si un collège quitte l'éducation prioritaire, ce sont donc toutes les écoles du réseau, y compris celles avec 100% d'élèves en zone sensible qui seront poussées hors éducation prioritaire ». Il ajoute, au sujet du troisième critère, que « le pourcentage d'élèves en retard à l'entrée en 6e est lui aussi très critiquable. Tout le monde sait que les moyennes nationales de redoublants cachent de très grandes disparités locales. Certaines écoles font redoubler, d'autres pas du tout ».  Et il conclut son analyse en écrivant à propos du dernier critère : « Enfin, le taux de boursier est à prendre avec beaucoup de précautions. En fonction de la plus ou moins bonne gestion de l'établissement, le chiffre peut grandement varier. » 

Et nous pouvons nous demander avec lui si la refondation n'est pas davantage « guidée par un budget contraint » que « selon les besoins constatés sur le terrain » ?

Ce que l’on fait des données

Cette interrogation du bien-fondé des critères choisis concerne d’autres domaines dans l’éducation, et au-delà. Et à la question de la pertinence s’ajoute celle de l’exploitation des données qui peut mener à des conclusions hâtives, voire même préjudiciables. 

Il en est ainsi pour le palmarès des établissements scolaires qui s’affiche en gros titre sur nos hebdomadaires aux alentours du mois de mars. Rien pourtant ne justifie ces classements qui reposent sur des statistiques « à relativiser » comme le reconnaissent même ceux qui ont publié ces listes ordonnées ! Mais les effets peuvent être redoutables comme le rappelle François Jarraud dans son article sur le café pédagogique : « C'est une bombe que France Examens, une entreprise qui vit de la publication des résultats d'examens, vient de lancer sur l'École. Alors que la loi d'orientation s'efforce de promouvoir davantage de mixité sociale dans les établissements, le "palmarès" de France Examens va inciter les parents à fuir leur collège de secteur pour de "meilleurs" établissements. »

Et quand les chiffres engagent l’avenir de territoires, d’établissements d’enseignement ou encore d’élèves, cela est bien dommageable.

On peut alors souligner l’intérêt d’initiatives comme celle menée par le groupe Statistiques et Enjeux publics, qui organise régulièrement des Cafés de la Statistique, « débats publics pour mieux comprendre comment la statistique éclaire les grandes questions qui traversent nos sociétés ». On trouvera ainsi quelques réflexions dans une synthèse de débats autour de la question « peut-on se fier aux indicateurs ? »

IllustrationDuca di Spinaci, Flickr, license CC

Références

Réseau Canopé. L’éducation prioritaire en France, historique et orientations actuelles
http://www.reseau-canope.fr/education-prioritaire/comprendre/reperes-historiques.html

http://www.reseau-canope.fr/education-prioritaire/comprendre/orientations-actuelles.html

LANOE, Emile. « Les exclus de l’éducation prioritaire », (avec la création d’une nouvelle carte des réseaux). Médiapart
http://blogs.mediapart.fr/edition/educateurs-prioritaires/article/061014/les-exclus-de-leducation-prioritaire

Le palmarès des collèges, articles sur lemonde.fr et le cafépédagogique.net
http://campus.lemonde.fr/campus/article/2014/11/10/que-vaut-le-palmares-des-colleges-2014_4519790_4401467.html

Café Pédagogique
http://www.cafepedagogique.net/LEXPRESSO/Pages/2014/11/06112014Article635508557389492421.aspx

Le groupe Statistiques et Enjeux Publics. Actualités. http://www.sfds.asso.fr         

Les cafés de la statistique. "Peut-on se fier aux indicateurs ?", synthèse des débats
http://www.sfds.asso.fr/ressource.php?fct=ddoc&i=153

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