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Vers une nouvelle forme de pédagogie "hacker"

Par Stéphane Vince , le 02 mars 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 01 avril 2015

Les tablettes ou smartphones sont de plus en plus utilisés en groupe-classe ou en formation : ils servent aux apprenants à rapidement accéder à des informations pouvant remettre en cause les sources parfois incomplètes ou erronées des enseignants/formateurs.

Dans un triangle "didacTIC" - en référence à Jean Houssaye - chacune des relations enseignant-apprenant, apprenant-savoir, savoir-enseignant, sont en forte évolution. La technologie restant toujours à sa place (moyen mis à la disposition d'un collectif et d'une visée), le concept de "pédagogie hacker" doit être défini avant d'être questionné suivant les trois axes du triangle.

Un concept défini dans le cadre d'un constructivisme critique

A l'origine du concept, Andrew FEENBERG - philosophe américain - a développé une perspective historique nommée "constructivisme critique" qui se situe au croisement de la philosophie critique de l'école de Francfort et des sociologies du constructivisme et de l'innovation. Alliant une vision politique et technique, FEENBERG souhaite "contribuer à la démocratisation de la société en favorisant le développement de l'auto-organisation au sein de la sphère technique elle-même" (2004, p 8). En appui sur "une rationalisation démocratique", les thèses du philosophe mettent en opposition des choix libres et des utilisations autonomes des technologies et la nécessité d'un cadrage politique pour réglementer des espaces publics ouverts à tous, en open-data,... Il est possible de retrouver dans ce débat les luttes intestines entre les structures monopolistiques imposant leur système d'exploitation, leur modèle économique, leurs outils,... et les partisans du libre, de la créativité, de l'ouverture et de l'interopérabilité totale.

Patrick PLANTE, directeur de recherche pour SAVIE / TELUQ (Université du Québec), dans le 1er numéro 2015 de la Revue TABLEAU, donne une définition de la "pédagogie hacker". En appui sur FEENBERG, cette pédagogie pose tout d'abord une "conception différente de la technologie, où celle-ci est perçue comme non neutre et contenant des valeurs, et deuxièmement, comme une pédagogie alternative de la technologie qui va au-delà de l'usage en s'inspirant des hackers qui codent, décodent et recodent la technologie". Comme usager d'un outil, nous changeons nos propres pratiques pour respecter les contraintes de celui-ci. Mais, nous-mêmes transformons, adaptons son utilisation pour le faire répondre à nos propres fonctions et valeurs.

Nous est-il possible alors de poser cette pédagogie au centre d'un triangle "DidacTIC" et ainsi revoir les 3 principales relations.

L'axe ENSEIGNER : relation enseignant-savoir

Tout "transmetteur de connaissances" désire être perçu comme un expert de contenu, repéré dans sa discipline d'enseignement (les mathématiques, les langues, la pédagogie, la technique,...). Hélas, ou heureusement, il est concurrencé par les ressources libres, variées que tout un chacun peut trouver sur Internet.

Comment se différencier et garder sa légitimité ?

Tout d'abord en rentrant dans la logique de mise à disposition de cours et autres apports sur des sites personnels ou collectifs. Il n'y a jamais eu autant d'enseignants à créer leur site pour leurs apprenants : ils mettent à disposition des ressources qui sont au préalable recherchées, triées, organisées, structurées, prouvant ainsi la valeur ajoutée des pédagogues et crédibilisant leur fonction.

De même, via des pratiques "innovantes" comme les principes de classes inversées, des capsules vidéos courtes (les enseignants se filmant en train de dispenser un savoir) sont proposées en amont des regroupements en groupe-classe dans lesquels des exercices d'applications, des échanges seront privilégiés.

Transformation des sites web et des vidéos au service de nouvelles pratiques d'apprentissages plus démocratiques, nous sommes dans une illustration d'une pédagogie hacker.

L'axe FORMER : relation enseignant-apprenant

Peut-on se battre contre des pratiques d'apprenants remettant en cause leurs enseignants via leur recherche sur leurs tablettes et smartphones ? Doit-on d'autorité refuser l'utilisation de ces outils, voire l'interdiction autoritaire de ces moyens technologiques ?

La "rationalisation démocratique" chère à FEENBERG semble prendre le contre-pied à des choix autocratiques : bien au contraire, des achats de tablettes se généralisent pour des élèves des premiers cycles jusqu'à des apprenants en formation continue. La technologie est alors acceptée et entre dans un nouvel espace public, souhaitée et portée par les pouvoirs publics, pris à bras le corps par les équipes éducatives.

Exit alors des méthodes pédagogiques descendantes de type exposés et vive les approches constructivistes et socio-cognitives : les uns font construire par leurs apprenants les cours via des espaces partagés ou des wiki collaboratifs ; les autres utilisent Twitter pour faire produire des écrits courts (commentaires en direct d'un film projeté, poèmes respectant des règles précises,...) ou pour rendre compte de pratiques d'alternance au cours des stages en entreprises.

La collaboration devient le maître mot et amène à des détournement d'outils initialement pensés pour d'autres fonctions : nous retrouvons la définition "pure" et créative du hacking.

L'axe APPRENDRE : relation apprenant-savoir

Au cœur des réflexions de tous les pédagogues, mais aussi des créateurs de logiciels, de plateformes,... cet axe réinterroge le rapport classique au savoir. En effet, le média devient de moins en moins humain (un enseignant, un formateur, un pair,...) et de plus en plus des ordinateurs, des outils mobiles.

Apprendre désormais se réduirait-il à mettre à disposition sur des sites, plateformes,... un ensemble de ressources que tout apprenant irait rechercher librement au gré de ses besoins, ne prenant plus la peine de mémoriser des connaissances, sachant qu'il peut y accéder à tout moment via Internet ?

Pour dépasser cet "apprendre" désincarné, le pédagogue choisit de renforcer l'accompagnement, le tutorat, à la demande ou à certains moments privilégiés de l'apprentissage. Dans des technologies de type Serious Games, des avatars et autres "complices" viennent de temps à autres fournir des conseils et des renvois vers des "E-Tuteurs humains". Dans les versions MOOC ou cours massifs gratuit et en ligne, des pairs sont mobilisés pour corriger vos productions comme vous corrigez les leurs ; des accompagnateurs sont là pour gérer votre parcours de formation, vos soucis techniques,...

De plus, une innovation s'inscrit de plus en plus dans le paysage pédagogique : les approches par les compétences. Un apprentissage vise avant tout une compétence à acquérir : il part ainsi d'une problématique à résoudre, il offre des moyens technologiques et humains pour favoriser la "friction", "l'initiative", "la concrétisation" (cf. schéma de Patrick PLANTE) et permet enfin d'atteindre des objectifs formalisés via l'outil technologique. Par exemple, je suis face à un problème complexe de ma vie quotidienne ou professionnelle, et j'ai à ma disposition des ressources, liens qui peuvent me permettre de résoudre cette difficulté. Ma démarche guidée, mais aussi laissée libre à des initiatives personnelles, sera tracée dans une plateforme, un logiciel dans lesquels parcours, apprentissage, résultats, questionnements... pourront être revus ensuite dans des principes introspectifs.

 

En synthèse, le concept de "pédagogie hacker" semble constituer un miroir pertinent pour remettre en cause ses pratiques d'enseignant / formateur mais aussi d'apprenant. La technologie que l'on utilise dans l'acte d'apprendre devient un moyen qui me modifie et que je modifie. On retrouve ainsi certains travaux comme ceux de Francisco VARELA et sa théorie de la cognition située/énaction : suivant le principe d'autopoeïèse, tout système se (re)produit lui-même au sein de son interaction avec son environnement. Mes connaissances me permettent d'agir et mes actions me permettre de développer mes savoirs. Mes connaissances me permettent d'utiliser et d'adapter la technologie et la technologie « trans-forme » mes savoirs de moi et du monde qui m'entoure, et ainsi de suite suivant un cercle vertueux !

Références

FEENBERG A. (2004). (Re)penser la technique. Vers une technologie
démocratique. Paris : Éd. La Découverte/MAUSS, coll. Recherches. 234 p. - Présentation et résumé de l'ouvrage : http://questionsdecommunication.revues.org/5839

PLANTE P. (2015). La "Pédagogie hacker" : un modèle de démocratisation de la technologie. Le Tableau - Volume 4, numéro 1 - Lien : http://pedagogie.uquebec.ca/portail/system/files/documents/membres/letableau_v4_no1_2015_01_26_0.pdf

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