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Narvali, narvalo! Connais-tu le langage de rappeurs?

Dans sa thèse, Anna Makerova, linguiste, a comparé le langage de deux groupes de rap, l'un de Montreuil et l'autre de Tchéliabinsk

Par Evelyne Jardin , le 17 mars 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 23 mars 2015

(c) Anna Makerova

Avec une méthode de travail qui lorgne plutôt du côté de l'ethnologie, Anna Makerova, jeune linguiste a étudié le langage de deux groupes de jeunes rappeurs, l'un français et l'autre russe. Car c'est en les observant, pendant de longues périodes, dans leur QG respectif (deux cafés) qu'elle devient proches d'eux, ce décrivant comme "leur grande soeur".

Bien sûr, pour gagner leur confiance, il faut s'approprier leur langage : bicrave, boillave, bédave, dicav, moutrav, nachav, tchafrav1 n'ont plus de secret pour elle! Alors, elle est autorisée à "assister aux «ateliers d’écriture de rap» et «open mics» pendant lesquels j’ai pu converser, faire les enregistrements, filmer, prendre des notes, entretenir un lien particulier avec les jeunes", explique-t-elle dans les premières pages de sa thèse. De cette observation participante, elle obient un matériel, riche et original. L'atout majeur de ce travail de recherche.

Un langage metissé

"Sur les deux sites, j’ai pu remarquer l’utilisation de mots d’origine diverse. Ainsi, à Montreuil, les jeunes utilisent des lexèmes d’origine tsigane (lové, nachave, bicrave, moutrave, tchafrave, narvalo) ; arabe (hass, psahtek) ; africaine bambara (yaka) ; russe (pouchka) ; anglaise (flow, buz) ; des mots d’argot français (bouffon, bifton, etc.). Les jeunes Ouraliens ont, dans leur arsenal, des mots d’origine tsigane (lové), allemande (šuxer, paxan), anglaise (buz), des mots d’argot (tufta). Sur les deux sites étudiés, certains mots ou expressions sont identiques : lové, buz, pouchka, overdose, clash, hastalavista baby.

Exister par son territoire ou sa patrie

Une analyse relationnelle par fréquences essentielles et occurrences (outil statistique) pratiquée par Anna Makerova révèle que la fonction identitaire du langage des jeunes rappeurs est affirmée par leur territoire : leur ville, Montreuil et le neuf trois (chiffre du département), alors que du côté de Tchéliabinsk, c'est surtout la patrie.

"Mes jeunes acteurs Montreuillois [...] ont un attachement particulier à leur territoire « renommé ». J’ai cependant remarqué un certain flou autour de la notion du territoire chez les jeunes : la banlieue désigne à la fois la ville, le département, le lieu de bagarre, le quartier social plus que spatial et en même temps « le lieu d’attachement » comme dit leur appellation « 93OR chéri ». Cette désignation se présente comme révélatrice d’une opposition entre d’autres groupes de pairs des autres départements".

Montreuil 93 action, Montreuil souvent t'es ma passion
Et, c'est une ville de beaucoup d'actions
Ecoute, 93 flow, ça continue écoute, c'est toujours en gros en improvisation
C'est tchi ça, oui écoute ça, chnicav, écoute ça bouillav…
Extrait d'une chanson d'un rappeur de Montreuil

"Pour les Russes, le sentiment de patriotisme est lié à la famille. La patrie demeure aux yeux des jeunes un élément fondamental de l’identité individuelle et familiale. La rodina (patrie en russe), qui est le premier des repères spatiaux des jeunes Ouraliens dans la mesure où elle représente le site de leurs origines géographiques, devient en effet par extension l’espace même de leur engendrement symbolique", explique Anna Makerova. Aucun mot ne décrit un territoire local, comme chez les jeunes de Montreuil, la rodina s'étendant de Moscou à Kamtchatka.

Entre langage urbain...

"Lors de mes entretiens et l’écoute des textes de rap chez les Montreuillois, j’ai senti que les jeunes avaient envie de montrer la situation de leur département in vivo de l’intérieur. Pour eux, la banlieue apparaît parfois comme une « jungle » avec ses lois et règles"

Pour Anna Makerova, le langage des rappeurs montreuillois est intimement lié à leur territoire qui, pour autant qu'il octroie une identité n'en apparaît pas moins stigmatisé. Le mot ghetto est fréquemment employé dans les chansons. Toutefois, la banlieue n'est pas une "fatalité" comme ils aiment souvent à le dire.

Et recherche de la Pravda (vérité en russe)

C'est l'un terme qui revient le plus fréquemment dans les chansons des jeunes rappeurs ouraliens et qui est absent du vocabulaire des français. "Dans les chansons, la vérité est souvent assimilée à la lumière". Sa quête qui implique une lutte laisse pourtant entrevoir une certaine résignation car "Pour les Ouraliens, la vie en général est liée au « destin »", remarque Anna Makerova.

On cherche la vérité dans des greniers
Elle est cachée et peut-être sale mais elle illumine toujours la vie
La vérité, brille, on lutte pour elle
Et nos micros vous la transmettent
Extrait d'une chanson d'un rappeur de Tchéliabinsk

Notes

1/ Narvali : copine; narvalo : copain

2/ Bicrav : voler; boillav : faire l'amour; bédav : fumer; pénav: parler; dicav : voir; moutrav : uriner; nachav : partir; tchafrav : travailler

Lire

Anna Makerova, Vers une pragmatique de la pratique langagière chez les jeunes Montreuillois et Ouraliens : l’exemple de textes de chansons de rap, thèse soutenue en 2011 à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense (sur Theses.fr)

Et aussi

Projet Babel, Mots romani dans l'argot français, publié le 9/10/2009 [consulté le 15/3/2015

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