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Expérimenter le risque pour s'adapter

Quand la surprotection sociétale entame la capacité à s'adapter

Par Julie Trevily , le 19 mai 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 17 juin 2015

A l'école au même titre qu'à la maison, l'adulte se sent naturellement investi d'une mission : faire en sorte que rien de fâcheux n'arrive aux chères têtes blondes placées sous sa garde.

Ce qui part d'une excellente intention peut toutefois s'avérer contre-productif et rendre nos enfants peureux et peu adaptables en cas de situation nouvelle.

Etre protecteur ou surprotecteur?

Pour les pédopsychiatres, la frontière entre les deux se situe au moment où le développement de l'enfant est entravé par l'intervention permanente de l'adulte. Protéger un enfant, c'est lui permettre d'appréhender la meilleure solution en toute circonstance. Pour cela, il doit se confronter à l'expériementation pour repérer le danger au fil du temps, savoir l'évaluer et adapter son comportement.

Le bébé aura besoin de l'accompagnement très présentiel de l'adulte, qui pourra lui signifier les dangers qu'il encourt dans les différentes situations, sans risque de blessure. Avec l'âge de l'enfant, la liberté et les risques vont augmenter, mais une progression constante lui donnera toutes les clefs pour se repérer, prendre des initiatives et savoir s'adapter aux événements.

Evidemment, le parent sera souvent angoissé devant la prise de risque, même minime, pourtant il doit être conscient qu'il ne s'offre qu'un court répit en le surprotégeant. En effet, l'enfant surprotégé a davantage de risques de se trouver en inadéquation avec son environnement car il ne saura pas l'analyser, y compris dans sa vie quotidienne, dans ses études...

Un impact important sur l'estime de soi

Outre l'incapacité d'établir une stratégie de réponse selon la situation, le jeune (même lorsqu'il vieillit) peut souffrir d'une atteinte à son estime de soi qui sera néfaste à son dévelppement autant qu'à son équilibre psychique. On le voit également chez les enfants timides. Persuadés de ne guère pouvoir réussir seuls, ces enfants n'oseront pas et se contenteront souvent de choses (études, sports...) sans risques, à leur portée d'entrée, sans se fixer des objectifs ambitieux pouvant les mettre en difficulté.

Certains s'entoureront de personnes plus fortes, plus douées (au moins dans leurs représentations) qui serviront de boucliers ou d'exécutants, mais rares seront ceux qui tenteront d'agir lorsque le moindre doute subsistera sur le résultat.

En effet, le jugement sera sans appel, soit il y a échec, soit réussite mais sans nuances ; il ne peut hiérarchiser les risques et de ce fait considère qu'il n'est pas capable d'y faire face. C'est une spirale infernale

Comment protéger et éduquer nos enfants au quotidien?

C'est une question qui n'est guère évidente, nombreux sont ceux qui se sont penchés sur la question. Celle-ci est particulièrement vivace dans la société actuelle où les médias se font l'écho particulièrement puissant des horreurs qui se produisent parfois dans le monde, renforçant l'angoisse des parents qui ne souhaitent pas qu'un malheur puisse les atteindre en cas de non surveillance , sans compter les poursuites judiciaires éventuelles ou le jugement des autres. 

Lenore Skenazy a exploré cette question en 2008 lorsqu'elle laisse son fils de 9 ans circuler dans New York, seul. Ayant partagé cette expérience autour d'elle, la jeune femme s'aperçoit que son initiative est facilement considérée comme dangereuse, voire irresponsable, par la plupart de ses interlocuteurs. Pourtant, elle se souvient qu'à son époque, c'était monnaie courante. Alors, la ville serait-elle devenue plus dangereuse qu'il y a 20 ou 30 ans? Non, il y a davantage de surveillance, d'éducation et de moyens de communication. 

Pourtant, en 2014, Hanna Rosin poursuit dans cette veine en constatant que c'est la société tout entière qui va à l'encontre du développement de l'enfant. Surprotéger un enfant pour éviter tout procès, comme c'est le cas aux USA, conduit au risque majeur de voir l'enfant manquer d'une maturité psychomotrice suffisante pour éviter de se blesser. L'enfant doit se débrouiller seul et expérimenter pour grandir.

Des égratignures au genou ou au coude sont parfois nécessaires pour identifier des zones de freinage ou d'atterrissage à éviter. Il en va de même pour la hauteur : l'enfant ne sait l'évaluer dans sa prime jeunesse, il lui faut tenter de sauter avant de connaître ses limites et trouver son identité. Par ailleurs, enfermer l'enfant pour qu'il ne courre aucun risque physique ne suffit pas dans un monde ou les technologies numériques sont autant de dangers potentiels : détournement d'image, addiction, défaut de communication...

Des lieux protégés pour expérimenter

Il existe évidemment de  multiples lieux et manières de protéger les enfants, l'école et la maison en sont deux exemples flagrants. La cuisine en est bon exemple : du couteau à beurre au couteau tranchant, pour manger ou faire la cuisine, l'enfant apprend par palier à appréhender les objets tranchants, il en va de même pour les instruments de cuisson.

A l'école, la psychomotricité puis l'EPS serviront, quant à elles, à développer la maîtrise du corps devant le saut ou l'équilibre. Hanna Rosin propose de laisser les enfants expérimenter dans des endroits adaptés comme dans "The Land" un parc qui les autorise à jouer avec des pneus, planches et autres bidons pour construire des cabanes ou expérimenter des jeux dans la boue... Dans ces parcs, la liberté des enfants est vaste même si des animateurs spécialisés encadrent de loin, prêts à intervenir au moindre danger. Ces risques entrepris dans un environnement contrôlé provoquent certes une petite angoisse chez les parents mais avant tout, améliorent nettement le développement des enfants qui expérimentent et tirent des conclusions, utiles par la suite.

Cela joue aussi sur la confiance et l'estime de soi puisqu'il se sent fier de ses exploits. Certains de ces terrains sont implantés en France depuis les années 1970. Si les plus anciens ont disparu comme le terrain des Petits Pierrots, d'autres ont récemment vu le jour en différents endroits, comme à la Base à Belleville où les enfants s'amusent comme des fous tandis que les parents apprennent à lâcher prise. Les accidents n'y étant pas plus nombreux qu'ailleurs, parents et enfants finissent pas s'y retrouver dans la bonne humeur.

Protéger son enfant, c'est donc avant tout lui permettre de grandir dans les conditions réelles et non dans un milieu aseptisé et ouatiné. De la confiance accumulée dépendra sa capacité à affronter la vie adolescente puis adulte, remplie de dangers potentiels. 

Illustration :  Stone36  - ShutterStock

Références

The Overprotected Kid - Hamma Rosin - The Atlantic
http://www.theatlantic.com/features/archive/2014/03/hey-parents-leave-those-kids-alone/358631/

Adaptation des jeunes à l’enseignement supérieur  - Les pédagogies nouvelles : aide à l’adaptation ou facteur de marginalisation ? Rébecca Shankland- Yhèse .pdf
http://ecole-steiner-colmar.chez-alice.fr/Bulletins_files/these-shankland.pdf

Why I Let My 9-Year-Old Ride the Subway Alone - Leonore Skenazy - Bew York Sun
http://www.nysun.com/opinion/why-i-let-my-9-year-old-ride-subway-alone/73976/

Quand on surprotège trop nos enfants - Canal Vie
http://www.canalvie.com/famille/education-et-comportement/articles-education-et-comportement/quand-on-surprotege-trop-nos-enfants-1.1013093

Can a Playground Be Too Safe? - New York Times
http://www.nytimes.com/2011/07/19/science/19tierney.html?_r=1

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