Articles

E-tandem : ouvrons les portes de la sérendipité

Les expérimentations de "classes connectées".

Par Estelle Bouillerce , le 08 juin 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 18 mai 2016

La sérendipité est un concept difficile à définir. Disons que c’est le fait de « trouver autre chose que ce que l'on cherchait ».  C’est visiblement cela qui pousse les enseignants-aventuriers que j’ai rencontrés à multiplier les expérimentations de "classes connectées".

Elle est enseignante de Lettres-Histoire au lycée Professionnel Doriole de La Rochelle. En 2011, elle se fait connaître en étant la première enseignante à se lancer dans un usage pédagogique de Twitter. Laurence Juin ne cesse depuis de poursuivre sa quête de méthodes et moyens d’apprentissages pour offrir à ses élèves un enseignement qui fait sens et leur offre bien plus que des connaissances théoriques.

On ne sait jamais trop où il vit, Lille, Nantes, Grenoble, Shangaï, Bombay, ce professeur de FLE (Français Langue Etrangère) spécialisé dans les usages du numérique est tout le temps connecté, où qu’il soit, mais jamais seul. Pour qui fréquente un peu les réseaux sociaux, difficile de passer à côté d’un projet de communauté numérique lancé par David Cordina. Il a aujourd’hui posé ses valises à Sèvres et est Chargé de programme et chef de projet des universités BELC au CIEP (Centre International d'Etudes Pédagogiques)

Pour vous, que signifie " l' école connectée" ?

David : Je suis professeur de langues, la connexion pour moi peut être une source de d'interactions et de pratiques de la langue.  Dans la pédagogie des langues, on essaie autant que possible de créer des situations de communication. Souvent on reste dans la simulation de la classe, se connecter à un réseau permet de proposer une situation authentique d’échange. La classe connectée augmente les interactions. J’ai longtemps exploré les possibilités offertes par la vidéo, les LMS. Aujourd’hui,   je me suis  tourné vers des réseaux sociaux dédiés ou des réseaux sociaux généralistes que je dédie à une pratique pédagogique précise. Je travaille beaucoup avec Ning et Twitter, mais j'expérimente aussi avec Instagram, Pinterest, Tumblr etc.

Laurence : Pourquoi spécifier "école connectée" ? Tant que nous mettrons cet adjectif, on supposera que l'école est encore hors numérique. L'école s'inscrit dans la Société, elle se doit d'être connectée à la Société dans laquelle elle s'inscrit. Comment former sinon de futurs citoyens?

LA MISE EN PLACE DES E-TANDEMS

Il y a 6 ans, David et Laurence qui se suivent sur les réseaux et échangent sur leurs pratiques décident de lancer leur premier E-tandem. C’est parti de rien ou presque, un "et si..." lancé via Twitter, le hasard heureux d’une séance de cours synchrone, le jeudi  après-midi dans une classe de FLE à Bombay en Inde et dans une classe de lycée professionnel à La Rochelle. Et voilà deux classes connectées.

Vous avez expérimenté à plusieurs reprises des e-tandems entre vos classes d’apprenant de FLE et d’Histoire, comment décidez-vous de vous lancer ?

David : Le premier E-tandem s’est déroulé en synchrone avec une classe d'étudiants chinois en FLE, sur une petite séance de 2 heures avec Twitter et une simple balise. On a renouvelé l’expérience quelques mois plus tard avec des étudiants indiens en FLE de l'Alliance Française de Bombay, toujours avec Twitter. Cette fois, Laurence à approfondi avec des activités sur Tumblr et moi sur Ning.

Laurence : On s'interpelle quand on a une idée, que l'on est à un moment de notre programme où on pense que l'échange à une valeur ajoutée. Les possibilités sont très diverses, et viennent parfois de David, parfois de moi. Ces échanges ont même débouché sur la mise en place en Inde d'une formation d'enseignants, et de ces rencontres, d'autres e-tandems avec d'autres professeurs sont nés.
 

UN E-TANDEM, POURQUOI FAIRE ?

Faut-il identifier de réels besoins au préalable, quels sont les objectifs, comment s’assurer qu’ils seront atteints etc…Ces questions légitimes sont peut-être celles que vous vous posez. Les mots d'ordre : anticipation, souplesse et bien sûr sérendipité...

Quels étaient vos objectifs respectifs au départ ?

David : En ce qui concerne les langues, le besoin de faire communiquer mes étudiants en situation authentique est constant. On vise aussi des objectifs culturels, socio-culturels, socio-pragmatiques : échanger dans une situation réelle de chat, prendre en compte le destinataire, se faire comprendre par un natif, etc.

Laurence : Prendre conscience de l'importance de l'orthographe et de la qualité de la langue pour être bien compris par des étrangers. Mes objectifs sont souvent les mêmes dès lors que j'utilise les réseaux sociaux et le numérique plus largement en classe: faire écrire mes élèves, et leur donner envie d'écrire, communiquer et ouvrir la classe (socialement, géographiquement, temporellement). Devenir des références pour d'autres personnes au niveau de l'écrit est très valorisant pour ces élèves qui se sentent souvent complexés dans ce domaine. Ces projets me permettent aussi de les éduquer aux réseaux sociaux, à l'Internet de manière générale. 

David : Je suis tout à fait d’accord et j’ajouterai que les connecter à la réalité, apporte quelque-chose au-delà de la classe. Tout d'un coup on 'incarne' le programme, on n’est plus dans l'abstrait, dans un chapitre de cours. Parfois une séance d’échange suffit à apporter ça. Ces micro-projets ont vraiment de l'importance.
 

DEROULEMENT ET FONCTIONNEMENT

Sur le E-tandem entre la classe de première et la classe de FLE de Bombay, le e-tandem s’est fait en direct. Comment gérer les difficultés liées aux échanges synchrones ?

David : Au début les échanges sont surtout de l'ordre du socio-affectif (donc niveau A2) avec des questions générales de base, dès que les échanges se sont orientés vers des questions culturelles plus complexes, on était ensemble, et c'est là que l’enseignant a toute son importance.

Les échanges, en temps synchrone, étant projetés dans chaque classe sur un mur, il peut les voir en temps réel et venir conseiller quand nécessaire, sur la langue, sur le contenu, sur les implicites culturels etc. Dans une situation authentique, il y a des interactions non prévues.  Mon rôle devient alors celui d'un interprète, d'un facilitateur culturel.

Les élèves du lycée ont participé au e-tandem dans le cadre de leur programme d'histoire portant sur la révolution verte en Inde. Comment s’assurer que les échanges sont à la hauteur ?

Laurence : Bien entendu les questions doivent avoir un sens dans le cours. Ce sont souvent des questions de curiosité culturelle qui émanent spontanément des élèves.

Si je comprends bien, il faut rester souple. S’il y a interaction humaine, il faut accepter de dériver un peu, ce qui veut dire ne pas remplir tous les objectifs listés ?

Laurence : Oui, c’est bien cela. Mais je suis prof de français et d'histoire. Ecrire est une compétence transversale. L'idée est déjà de les faire écrire avec le souci d'un bon français, d'une amélioration, il y a beaucoup d'auto correction, d'évolution.

Il ne faut donc pas avoir de trop grandes attentes dans ce genre de dispositif ?

Laurence : Dans un lycée, l’élève apprend tout au long de son cursus des notions théoriques dans des livres. L'objectif est aussi de leur montrer qu'entre l'histoire et la géographie que l'on étudie dans les manuels scolaires, il y a un rapport avec la réalité. L’inde existe, les indiens existent, la révolution verte d’il y a 30 ans a un impact direct sur leur vie aujourd’hui. Si mes élèves comprennent cela, c’est gagné.

David : Depuis le temps que j’expérimente les e-tandem, j’ai personnellement beaucoup baissé mes attentes. Et c’est mieux. Un E-tandem basé sur un scénario de questions-réponses n’a pas pour vocation d’aboutir à  la collecte de données très complexes. Les étudiants de FLE dans notre exemple ne sont pas des experts en environnement.

Techniquement, quelles compétences sont nécessaires ?

David : Les étudiants doivent au moins posséder les rudiments de l'utilisation du réseau social choisi, sans cela pas la peine de se lancer.

Laurence : Peu importe l’outil, il faut d’abord créer un compte pour chacun (éducation au numérique, création d’un avatar, pseudo), et il est préférable d'avoir déjà manipulé un peu avant de lancer le e-tandem. Pour twitter par exemple, l'utilisation de l'@ suivi du pseudo pour s'adresser à quelqu'un, le principe du hashtag (ou balise) car c'est un élément très utilisé dans le projet pour se suivre. Il faut que ces bases soient maitrisées pour pouvoir se concentrer sur l'apprentissage, l'échange, l'écriture etc. L'avantage de Twitter pour des jeunes, est que c'est très rapidement maîtrisé.

David : De notre côté, nous nous sommes préparés via un document commun sur Google Drive, avec des couleurs d'écritures différentes, titre de la séance, objectifs respectifs et communs, etc. Nous avons tout établi sur ce document : modalités (synchrone/asynchrone), choix de la balise etc. Parfois cela commence par un projet court sur une séance qui s'élargit à la demande des élèves qui veulent en savoir plus. Alors on s’adapte et on prolonge.

Twitter est l’outil recommandé pour un e-tandem ?

David : Twitter principalement car c’est un réseau simple à mettre en place et permet à la fois des échanges synchrones ou asynchrones. Mais nous avons aussi utilisé les mails et quelques extensions avec des écrits un peu plus longs sur Tumblr ou Ning.

Et le matériel technique ?

David : Les seuls éléments indispensables sont le wifi et un écran projeté connecté (TBI ou simple vidéo projecteur).

Comment faire si les élèves ne sont pas équipés ? Avez-vous utilisé des classes BYOD ? (Bring Your Own Device)

David: Je suis en BYOD depuis 10 ans. Avec un public adulte et souvent non captif. Mon discours ne serait pas le même avec un autre public. J'ai des règles plus souples, je n'ai pas de questions qui touchent les public mineurs. Pour des projets précis, j’ai souvent demandé à mes apprenants d’utiliser leurs propres outils avec des objectifs bien précis à atteindre dans une séance.

Laurence : Je pars toujours du principe que les élèves ne sont pas connectés. J'ai des internes sans accès à internet le soir, des élèves qui n'ont pas de forfait 3g, d'autres pas de smartphone, d'autres hyper équipés, certains ont un ordinateur pour toute la famille. Si je donne du travail nécessitant Internet, je leur donne un délai qu'ils puissent consulter sur les ordinateurs du lycée. Mon établissement est très bien équipé, donc je peux compter sur le matériel pour mes séances. Pour des besoins identifiés, il m’arrive ponctuellement de m’appuyer sur le BYOD en classe. Les élèves ont des smartphones qui sont connectés en 3G et c'est souvent plus simple que d'allumer un poste !

J'imagine que pendant les séances, les élèves utilisent leurs outils à des fins personnelles, cela ne vous dérange pas ?

Laurence : Plus on utilise les portables en classe, moins ils essaient de les utiliser en douce ! CQFD!

David. Non, a condition que les objectifs soient atteints. IL faut exiger l'attention de tout le monde quand nécessaire, un temps expositif, les consignes pour la réalisation d'une tâche etc. Lors de séances d'écriture numérique sur tout un après-midi avec des repères, je ne vois pas le souci à les laisser passer quelques minutes à des communications personnelles.

J’imagine que le BYOD t’as rendu bien des services. Mais à choisir entre une classe super équipée et un système BYOD, tu pencherais  vers quoi ?

David : Dans d'autres pays, j'ai souvent connu le cas de pannes où ce sont les portables de mes stagiaires qui faisaient office de borne wifi, le BYOD peut rendre de grands services. A Lille j'avais une superbe salle pupitre multimédia, mais c'est souvent complexe à gérer. Le BYOD à une valeur ajoutée, les élèves sont parfois plus à l'aise avec leur propres machines, c'est rapide, ils sont vite connectés, on peut très vite commencer à travailler.

Le plus important est de créer un environnement pour le travail physique et virtuel. Un de mes anciens professeurs disait :Peu importe l'outil, il faut simplement offrir à l'apprenant un environnement (numérique ou pas) et une intention pédagogique”.
 

CONSEILS DE MISE EN OEUVRE

Quels sont les prérequis pour la réussite d’un e-tandem ?

Laurence : Pour commencer, il faut trouver une classe qui veut faire un projet avec la sienne. Ca passe d'abord très souvent par un contact entre 2 enseignants. Il faut un duo de profs volontaires pour associer la classe à un projet.

David : Il est difficile de démarrer tout seul, cela signifie trouver une personne au hasard sur Twitter ou autre. Il existe des dispositifs institutionnels européen comme par exemple E-twinning qui offre une base de données de personnes partantes pour ce genre de projet.

C’est un dispositif plus complexe, qui requiert une longue préparation, de recherche de classe, d'échanges. Même s'il faut reconnaître le sérieux de ce dispositif, on manque un peu de spontanéité de cette manière. Nous concernant, nous étions déjà tous les deux très présents sur les réseaux sociaux, dans l'échange de pratiques, avec une envie forte de communiquer et c'est déjà la base essentielle et fiable pour se lancer dans un projet avec quelqu'un.

Quelles difficultés peut-on rencontrer dans un E-tandem ?

David : Certains projets de E-tandem avec d'autres pays ont échoué. Si les deux partenaires ne sont pas prêts à investir autant  et si les attentes respectives ne sont pas claires, cela pose des problèmes. On peut se retrouver avec  une classe très motivée, et rester coincé devant une autre qui ne répond pas dans les temps ou qui ne s’investit pas assez. C’est frustrant pour les élèves.

Laurence : Il faut bien identifier les objectifs pédagogiques avec l'enseignant de la classe en tandem et définir les règles de communication. Il est aisé de communiquer via Twitter mais possible aussi de s'y noyer. Il ne s'agit pas de tweeter un maximum mais de tweeter en travaillant sur la langue et le fond. Il faut pouvoir accompagner l'élève dans l'écrit et lui donner du sens.

Et pour conclure,  les plus-values ?

Laurence : L’implication des élèves, l’attrait du support, la simultanéité et facilité des échanges, la possibilité d’éduquer à l'identité numérique...

David : Les e-tandems, sont toujours des projets phares, comme quand dans la réalité il y une délégation d'une école étrangère qui arrive dans un établissement, c'est un évènement pour tout le monde. Ça fait du bien à l'ensemble de la communauté. Disons que ça va bien avec un ensemble de petits projets.

 Illustration : Rawpixel - ShutterStock

Références

Le Blog de Laurence Juin : https://maonziemeannee.wordpress.com/

Le Blog de David Cordina : http://davidcordina.net

Suivre Laurence et David sur Twitter : @frompennylane et @w2YDAvid

Fiche pédagogique pour la création d'un E-tandem : http://salledesprofs.org/comment-creer-un-etandem-entre-le-fle-et-lhistoire/

E-twinning - http://www.etwinning.net

Répertoire des sites de correspondants scolaires et linguistiques - Thot Cursus
http://cursus.edu/institutions-formations-ressources/formation/11315

"Sérendipité". Définition de wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9rendipit%C3%A9

Merci à Laurence Juin et David Cortina d'avoir pris le temps de répondre à mes questions.

 

 

 

 

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné