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Portrait d'une enseignante de langues en REP (Réseau d’Education Prioritaire)

Ce qu'il reste de sa passion 20 ans après...

Par Estelle Bouillerce , le 22 juin 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 23 juin 2015

« Quand j’y vais le matin, je me sens forte, je sens que j’ai plein de choses à leur donner humainement »

Elle enseigne l’anglais dans un collège de Bayonne dans le sud-ouest de la France. De l’énergie elle en a à revendre, et à l’écouter, c’est l’ingrédient indispensable pour une carrière épanouissante.

Miss Etchecopar, comme elle se fait appeler au collège, est titulaire de son poste depuis 2008. Avant cela,  elle a suivi le parcours classique d’un enseignant certifié dans l’hexagone : Concours, mutation à Paris, calcul de points, jeu de roulette, escale d’une année en Dordogne, puis la récompense ultime pour elle : revenir enseigner dans sa région.

L’atterrissage final se fait dans un collège classé REP (Réseau d’Education Prioritaire). Ce classement est réalisé selon des études sociologiques portant, entre autres, sur le nombre d’élèves boursiers, le niveau social de la zone dans laquelle se situe l’établissement, le taux de réussite au brevet etc. En REP, le nombre d’élèves par classe est limité à 25 et les enseignants ont une petite prime… Alors que l’image désastreuse de ces établissements en fait la bête noire des futurs enseignants, pour Miss Etchecopar, enseigner en REP, c’est un plus. Une équipe pédagogique plus dynamique, plus soudée, un engagement plus fort, des challenges plus grands, des élèves plus spontanés, des difficultés plus lourdes, des satisfactions plus grandes…

PROF EN REP : MISSIONS ET PROJETS

Etre enseignant signifie bien d’autres compétences et missions que celles de l’enseignement en classe. En dehors des tâches administratives, des corrections, de la préparation, des réunions, conseils de classe etc. l’enseignant est souvent investi dans d’autres projets.

Elle enseigne l’anglais de la 6° à la 3° et est professeur principale d’une classe. Voilà la base. Miss Etchecopar est aussi investie avec son équipe dans 3 projets importants.

« Depuis un an j’ai en charge une classe bilangue que nous avons monté avec mes collègues et le soutien de la direction. Les élèves ont 3h d’espagnol et 3h d’anglais dès la 6 °. Ils sont sélectionnés, selon le niveau et/ou la motivation. C’est sûrement la dernière année puisque la récente réforme veut supprimer ce système. C’est vraiment dommage c’est une classe phare dans l’établissement.»

Pour recruter ces élèves et pallier en même temps à la mauvaise réputation du collège, Miss Etchecopar enseigne l’anglais dans les écoles primaires voisines. Elle y diffuse son goût pour les langues, construit ce lien qui manque tant entre primaire et collège, rectifie l' image erronée de son établissement. Ses collègues en primaire lui proposent une liste des élèves intéressés et ayant le bon profil pour intégrer la classe bilangue 6°. « Certes la mixité est moins représentative au final, mais j’ai aussi des élèves en difficulté sociale et scolaire dans la classe bilangue »

« Un autre projet phare dont nous sommes fiers : la classe harmonie » : Créée il y a 2 ans, cette classe offre aux élèves des conditions d’apprentissage repensées :  suppression des notes, climat scolaire favorable pour l’apprentissage, rythmes biologiques de l’enfant respectés, emploi du temps répétitif,  activités de relaxation, de musique, tutorat  6°-primaires du quartier, devoirs intégrés dans l’emploi du temps tous les jours de 4h à 5h et création dans ce cadre d’une matière commune aux lettres et à l’anglais appelé «  les médias » (on y aborde l’actualité la presse, en demi-groupe, en anglais et en français. ). « Le système d’évaluation de la 6° Harmonie a été maintenant développé au niveau de tous les 6 ° (évaluation par compétences : sans notes), même la 6 ° bilangue. »

Tous les ans, depuis qu’elle est en poste, Miss Etchecopar emmène ses élèves à Londres. « C’est primordial. Ca fédère les classes, les profs, ça motive les élèves qui doivent mériter leur place. Nos élèves ne voyagent peu ou pas, même dans le pays, pour certains c’est la première fois qu’ils quittent la famille. Ils voient d’autres vies, d’autres cultures, c’est une ouverture essentielle. C’est un temps fort dans l’année. Traverser la manche, voire poindre l’Angleterre depuis le Ferry, s’étonner de tout, je m’en régale avec eux à chaque fois. Ca devrait faire partie intégrante de programmes. ». Le voyage est maintenant alterné une année sur deux avec l’Espagne.

L'ANGLAIS : L’amour d’une matière

Comment vous est venu ce goût pour l’anglais ?

Depuis le lycée, aucun doute qu'elle ira en fac d’anglais « c'était ce qu'il fallait faire, c'est la matière dans laquelle j'avais le plus de facilité et qui me plaisait le plus» ; Depuis la 6° elle part chaque été un mois en Angleterre grâce au travail de son père. Ces séjours annuels l'aident à outrepasser les difficultés qu'elle éprouve avec cette langue et lui ouvrent les portes d'une culture qui l'intrigue et la passionne « j’adorai leur façon de vivre, ce rythme de vie singulier, toute cette différence. J’aimais leurs petites maisons, ces rues avec leurs pubs remplis de travailleurs de fin de journée, leurs accents, leur humour, leur nourriture infâme,  ce côté vieillot, tout ou presque me plaisait dans cette culture. »

Elle étudie  l'anglais 4 années à l'université, profite d'une année Erasmus pour s'évader en Australie, se passionne pour la littérature et consacre sa maîtrise au mouvement Beatniks dans la littérature américaine. Le concours du CAPES en poche, elle reporte son année  de stage pour travailler en tant que lectrice en Ecosse. « Deux expériences extraordinaires. Après je savais ce qui m'attendais, j'en ai profité jusqu'au bout avant d'intégrer le tourbillon de l'éducation nationale. »

Au propos de cette passion pour la culture anglo-saxonne, je me demande ce qu'il reste 20 ans après, quand on gère le quotidien de sa classe, que reste-t-il de ce goût pour la matière que l'on a choisi d'enseigner, comment fait-on pour se maintenir  un certain niveau ?

« Je ne le fais pas assez à mon goût, les connaissances s’effacent, il m’arrive de ne pas me sentir assez à la hauteur». Pourtant Miss Etchecopar multiplie les séjours personnels en Ecosse. Elle y amène qui veut et une fois sur place ne craint jamais la pluie, au contraire. C'est là qu'elle s'engouffre dans les pubs et entame des discussions passionnées avec les autochtones autour d'une pinte de Guinness. Elle profite aussi de sa matière « media » pour faire une revue de presse hebdo de l’actualité dans les pays anglophones. « c’est super, ça me force à aller consulter  les magazines en ligne, chose que je trouvais pas le temps de faire jusqu'ici. »

Sa passion est intacte, ça saute aux yeux, ou plutôt aux oreilles. Mais la transmission, elle, est-elle toujours aussi intéressante après 10 ans ? Pas de lassitude à répéter toujours les mêmes choses ?

« Je ne me lasse pas tout simplement pas pour le moment. Oui, parfois je n'ai pas envie d’y aller, je n’ai pas le jus, mais à chaque fois que je rentre dans la classe, quelque-chose se met en  marche, c'est inexplicable et ça roule ». Pour une passionnée de la langue anglaise, le simple fait de pouvoir l'entendre et la faire sonner suffit à la combler. « Je vis au pays basque, je ne connais pas d'anglophone ici. Grâce à mon métier, je peux parler la moitié de ma journée en anglais et je dois faire mon maximum pour proposer à mes élèves un anglais de qualité.  J’essaie de leur donner envie de bien parler cette langue.  Cette année, je fais le même cours 3 fois dans la journée, et c’est différent à chaque fois, ça ne me pose pas de problème. »

Partageons cette passion avec vous. Une œuvre, un pays, une période historique ?

« Une Œuvre ??  Allez ‘The lord of the flies’ de William Golding- ou ‘ A room of one’s own’ de Virginia woolf – toute la période des beatniks et les poèmes d’Emilie Dickinson ». Ça fait 4. Quand on aime on ne compte pas.

Un pays ?

« L’Écosse évidemment. A mes yeux la culture la plus riche. J'aime ce vieux pays, ses rues pavées, ce peuple qui a toujours refusé l’oppression, qui est resté intègre, j’aime leur côté rustre, cette mixité des classes sociales  dans les pubs. La ville est pleine d’âme, les gens sont véritablement sympathiques, et puis cet accent, c’est beau ! »

Une période historique ?

La civilisation américaine en général mais plus particulièrement la période de libération de la culture, le vent mené par les Beatniks dans les années 50. Les américains sont précurseurs dans plein de domaines : l’art, la littérature, la musique. C'est un flot cohérent entre culture, art, musique, littérature, avec une grande diversité et des formes nouvelles.

L'ENSEIGNEMENT DE L'ANGLAIS : Souplesse et ouverture

L’enseignement présente des singularités propres à la matière. Quel sont les avantages qu'offrent les langues par rapport à d'autres matières?

« Enseigner les langues offre une liberté incroyable. Depuis 2 ans je ne travaille plus avec les manuels, je fais ce que je veux. Les programmes sont thématiques, linguistiques mais on peut les apporter par ce que l’on veux. Comparé à un programme d’histoire par exemple, c’est beaucoup plus souple. Parler une autre langue, leur transmettre l’amour qu’on a de cette langue mais aussi d’une culture, c'est riche.  Il y a un grand monde autour des langues, on a l'opportunité de leur ouvrir une petite fenêtre ? »

Et les difficultés?

« Parfois cet ambition du tout anglais, et en particulier avec ce public, il faut admettre que c'est difficile. Dire que la langue ne doit pas être une barrière, est vrai sur le principe mais c'est autre chose en réalité. Je dois accepter de repenser certaines règles, de passer par le français, pour éviter que certains ne se bloquent, pour leur donner envie de jouer le jeu.  Pourtant cet entre-deux ne me plaît pas. Je  me sens un peu entravée dans la pratique dans ces moments-là. »

ENSEIGNER LES LANGUES A DES ADOS CAPTIFS DANS UN COLLEGE CLASSE REP

Le système tel qu'il est offre peu de surprises. Les élèves bons le restent, les élèves en difficulté ont peine à s'en sortir. Comment fait-on au quotidien pour supporter l'absence de réels progrès malgré tous vos efforts ?

« Le niveau des élèves est bien sûr une difficulté, et je me désole parfois de voir et d'entendre certaines fautes.  Ma manière à moi de supporter ces efforts parfois vains est de dédramatiser.  Je suis convaincue que l’on n’apprend pas les langues de la bonne manière : le rapport frontal, les heures saupoudrées, les méthodes d’enseignement, etc. Je travaille dans un système qui doit être. Alors je fais ce que je peux pour contourner. Quand je vois des progrès malgré tout, ça m’encourage et quand je vois les mêmes erreurs je me dis que de toute façon avec ce système c’est normal que cela ne marche pas. »

Je suis le bon génie, vous pouvez enseigner l’anglais comme vous voulez, vous faites quoi ?

« Spontanément, je prends moins d’élèves par classe et je mélange les âges. Je mets mes élèves allophones avec  les 6° car ils sont les mêmes besoins.  Je fais plus de 4 heures par semaine, je travaille sur des compétences sur un même trimestre, avec un enseignant dédié à une compétence pour un trimestre. Je ne veux plus être contrainte de laisser Timothé de côté pour aider Argine. La classe hétérogène à ses limites. Je tente des groupes de compétences qui impliquent forcément des niveaux plus homogènes. Tout ça me donne le temps de les mettre dans des situations réelles, plus concrètes etc. Je travaille avec mes collègues d'autres matières, je demande 4h par semaine de concertation dédiée à la préparation des projets transversaux. Je mets mes tables en îlots, je les laisse travailler en groupe, ça fonctionne très bien.  C'est beau de rêver, merci. »

DES CONDITIONS D'ENSEIGNEMENT SINGULIERES

Enseigner en REP semble impliquer d'autres compétences. Peu importe la matière, miss Etchecopar doit gérer intégrer beaucoup d'éléments propres à la vie familiale des élèves. « C’est plus fatiguant nerveusement que dans d’autres établissements, on travaille avec d’autres partenaires du système éducatif : assistantes sociales, éducateurs etc. Il faut parfois passer pas mal de temps sur de la gestion de classe ce qui en fait perdre sur le contenu du cours.  96 % de ce qu’ils doivent faire est fait en cours. On donne très peu de travail à la maison.  S’appuyer sur les devoirs n’est pas la solution pour acquérir ces compétences. »

Certains élèves sont déjà en difficulté dans leur propre langue: en moyenne j’ai 4 voire 5 nationalités différentes (dont des élèves en situation irrégulière). C’est une difficulté car je n’ai pas de terrain d’accroche et puis certains arrivent en cours d’année. Mais j'ai un gros avantage: le rapport à la langue étrangère est le même pour tous dans ce cours, il y a beaucoup moins de disparité. Pour une fois une élève allophone peut-être en situation de réussite. Ces différences qui sont un gros frein dans d’autres matières, s’effacent en langues.

C’est aussi un défi de  les intéresser à l’anglais, leur donner envie de venir dans mes cours. Ils adhèrent plus facilement, ils sont beaucoup plus spontanés. Il y a un filtre qui disparait un peu avec le prof de langues. C’est une langue de communication, et puis on s’adapte à leur personnalité, ils ont une approche plus naturelle à l’adulte, une forme de familiarité, d’aisance. Quand ils adorent, ce genre d’élèves le disent (et l’inverse aussi), avec d’autres élèves c’est moins spontané, on a moins de retour. Certaines fois  le temps passé à régler les tensions est interminable. Le temps passé à leur imposer ce respect les uns pour les autres me prend tellement de temps parfois que  l’enseignement de l’anglais devient secondaire.

C’est parfois déroutant, mais on s’adapte. Il faut savoir doser : fermeté et douceur. Exigence et souplesse. Respect et ouverture. »

ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES ?

Miss Etchecopar me semble assez représentative de la moyenne des enseignants d'aujourd'hui. Pas de grande réticence, pas de gros engouement. Elle n'est pas contre les technologies mais l'approche est timide.

« A vouloir tout informatiser on en oublie la communication simple de base. ».

Elle a tenté d'exploiter Audacity et reconnaît ses apports même si ce n'est pas devenu un réflexe. Comme pour beaucoup, la découverte se fait via un budget mis leur disposition. L’enseignant fait un choix, sans pour autant être aguerri à l'usage des nouvelles technologies pour l’enseignement. Chacun fait en fonction de son regard, ses connaissances.

« Les tablettes c'est très à la mode, mais je ne suis pas certaine que l'on apprenne mieux avec des tablettes ».

Son choix s'est porté sur un TBI.

« J’en utilise que 10 % mais je n’ai plus besoin de leur demander d’amener les documents, je projette tout, c’est un gain de temps incroyable !!! Ce n’est pas magique mais ça focalise l’attention. Le côté ludique les fait un peu plus rentrer dans le jeu, je dois admettre que c’est un plus. La visionneuse aussi est très utile pour montrer un travail d’élève, c’est concret, collaboratif, ça marche. Je pourrais faire beaucoup plus, mais je ne maîtrise pas, pour le moment tout le monde regarde le mêle outil et c’est assez fédérateur. Je me sers beaucoup d’internet en temps réel pour trouver des documents authentiques c’est vraiment un plus !!! Ca fait gagner un temps fou en préparation. C’est instantané. Mes élèves ont besoin de varier les activités. Cet outil me permet cette souplesse incroyable. »

"Nous allons mettre en place un projet d’échange européen avec E-twinning : cette plateforme va nous permettre de mettre en place des échanges et nous espérons les concrétiser par des voyages sur place."

LE MOT DE LA FIN

Un mot pour conclure, un espoir, un vœu ?

« Continuer a avoir cette envie le plus longtemps possible, le jour ou ça me quitte…c’est ma plus grand peur. »

« J’attends cette réforme qui prendra en compte tout ce que l’on se tue à observer depuis toujours sans que cela ne change. »


Merci à Maider Etchecopar d'avoir pris le temps de répondre à mes questions.

Illustration : Aysezgicmeli  - ShutterStock

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