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Récits de vie, le biographe et son sujet

Partager son expérience et apprendre des autres. La richesse des témoignages de célèbres inconnus.

Par Sandrine Demarthe , le 07 juillet 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 10 août 2015

Chaque année, de nouvelles biographies

S’étalent sur les rayonnages des librairies de nombreuses et nouvelles biographies sur des personnalités célèbres issues de tous milieux et horizons : chanteurs à succès ou personnages publics, ils ont marqué l’histoire ou simplement les esprits par leurs faits et gestes plus ou moins glorieux…

Souvent l’œuvre d’historiens ou de journalistes, ces ouvrages sont fondés sur des recherches documentaires ou même des entretiens conduits auprès de proches ou de descendants.

Parfois ces recueils sont écrits par les sujets eux-mêmes, le plus souvent épaulés par un écrivain que l’on nomme encore aujourd’hui « nègre » (comme à l’époque d’Alexandre Dumas) ou « nègre littéraire » et sur lequel repose tout le travail d’écriture. Certains emploient toutefois plus volontiers les expressions « prête-plume » ou « écrivain fantôme » (traduction de l’anglais ghostwriter). Rappelons au passage qu’au 18ème siècle, en France, on utilisait le terme « teinturier » et que Voltaire usait de « blanchisseur ».

Seulement depuis le début de l’année 2015, on citera au hasard, une biographie sur François Mitterrand rédigée par Philip Short, une autre sur Winston Churchill par François Kersaudy, un ouvrage hommage à Jean Ferrat écrit par sa veuve Colette. Également le récit de la vie d’un jeune interne, Baptiste Beaulieu (par lui-même), qui n’est que la mise en forme d’une chronique qu’il rédigeait sur un blog et qui a très rapidement éveillé la curiosité et l’intérêt de nombreux lecteurs et surtout d’un éditeur ! D’autres écrits de ce genre concernent des vedettes comme l’humoriste Kev Adams ou encore Kim Gordon, ex-chanteuse et bassiste de Sonic Youth, qui a entrepris de rédiger elle-même ses mémoires...

Raconter sa vie

Ces parutions révèlent l’intérêt renouvelé que l'on trouve à se plonger dans les mémoires ou les aventures de célébrités diverses.

On observe par ailleurs le besoin grandissant qu’éprouvent des particuliers, de plus en plus nombreux, de se confier, de consigner d’une manière ou d’une autre le récit d’épisodes plus ou moins longs de leur vie. Et ces témoignages, à leur tour, contentent de nouveaux lecteurs qui y trouvent éventuellement une réponse à un questionnement, un miroir de leur propre existence et leur permettent de nourrir le sentiment de ne pas être seuls au monde.

C’est ce besoin qu’a certainement identifié Pierre Rosanvallon en créant son site raconter la vie où tout individu peut y déposer son témoignage libre et ouvert à tous.

Défini comme un « lieu d’expression pour les invisibles répondant à un souci de démocratisation », il se fait en effet la vitrine de multiples écrits où chacun pourra reconnaître un écho à sa propre existence. Sorte d’exutoire, voire de thérapie pour celui qui s’épanche en couchant les mots sur le papier, chaque histoire confiée est aussi parfois un remède pour le lecteur qui puisera la force de rebondir à la lecture d’une expérience, vécue et surmontée par un autre, et dans laquelle il se retrouve. On pourrait penser alors à une démarche telle que celle promue par la bibliothérapie, ce mieux-être que l’on peut atteindre par la lecture d’ouvrages adaptés, et que soutient l’Institut européen de bibliothérapie.

Mais au-delà des vertus apaisantes de l’écriture ou de la lecture, c’est le partage d’expériences, qui favorise l’émergence de projets solidaires par une meilleure connaissance de soi et des autres, que valorise ici Pierre Rosanvallon.

Si les publications sur son site sont nombreuses, il n’en reste pas moins qu’il n’est pas aisé pour tout un chacun de prendre la plume et de trouver même parfois les mots qui exprimeront avec justesse et le plus fidèlement possible sa pensée. Le recours à une aide (bienveillante) peut alors être envisagé. 

Mémoires et expériences d’inconnus

Cette aide peut se trouver auprès des écrivains publics, descendants des scribes de l’Antiquité, pour lesquels il existe aujourd’hui plusieurs appellations qui précisent ou élargissent leurs fonctions : écrivain conseil, nègre pour inconnus, biographe, écrivain biographe.

Leur activité est entièrement tournée vers le service d’écriture. Ils offrent leurs compétences en la rédaction de toutes sortes de documents, à des particuliers comme à des entreprises. Lorsqu’il s’agit d’écrire des biographies, ils s’adressent donc en majorité à des anonymes, dont ils mettent en lumière les paroles retranscrites au fil d’entretiens plus ou moins réguliers.

À l’occasion du forum annuel du GREC (Groupement des écrivains conseils), qui se tenait en Bretagne en 2014, quatre écrivains conseils de la région ont ainsi entrepris la mise en écriture des récits de vies de 14 femmes du Goëlo, une partie de la Bretagne entre Paimpol et Trémuson, sur la côte ouest de la baie de Saint Brieuc. Issues d’horizons très différents, ces femmes sont le reflet d’une société bien vivante et elles nous apprennent beaucoup sur le monde tel qu’il va. Les biographes, chacun à leur manière, ont transcrit leurs paroles, situant la narration à la première ou à la troisième personne, pour offrir un récit vif et émouvant qui témoigne de l’engagement de chacune de ces femmes dans leur quotidien, dans leur communauté, dans leur environnement.

Une autre démarche similaire fut celle menée par Lucie Lemaitre et Nelly Sabbagh, deux « voyageuses » qui ont consigné les témoignages de treize femmes âgées, glanés au fil de leur expédition en 2010 entre Paimpol et Saint-Michel-en-Grève. Leur collecte a duré un mois (à la fin de l’été) le long du GR34, ce sentier de grande randonnée qui part de Vitré en Ille-et-Vilaine et qui longe le littoral breton à partir du Mont Saint-Michel jusqu’au Tour-du-Parc dans le Morbihan.

Chacune des aïeules (âgées de 69 à 96 ans et aux parcours très différents) apporte sa vision de cet âge avancé quand le chemin qui reste à parcourir est a priori bien plus court que celui déjà parcouru, à un rythme toujours trop rapide. Ces bribes de vie, qui surgissent au travers du récit détaillé d’anecdotes ou au contraire de l’évocation d’expériences juste esquissées, nous apprennent là encore beaucoup sur l’humain.

On relève dans le livre (publié en 2011 par l’association Des figures et dont le titre, Puisque j’existe, exprime une légère mélancolie) des citations teintées de bon sens et de poésie, où flottent des notes encourageantes. « Y’aura un moment de la vie où tout tombera. Et puis bon, on refait surface », confie Louise, ancienne résistante, qui prétend n’avoir « rien réussi de sensationnel », et avoir mené « une vie que toute personne de (sa) génération peut avoir ». Photographies, montages sonores et vidéos ont complété ce travail de mémoire.

L’écrivain biographe et son client

Mais qu’en est-il au juste du métier de biographe pour inconnu ? Et quelles sont les motivations de celui qui s’adresse à ce type de spécialiste ?

La plupart des professionnels s’accordent pour dire que concernant le récit de vie, « l’essentiel du travail repose sur la parole donnée. Il est donc, avant tout, question d’écoute, de sensibilité, de confiance, de rigueur et de compétences. Les pratiques et les méthodes sont sensiblement les mêmes ». L’élément important étant la « qualité de la relation qui s’établit entre un professionnel et son client ». C’est ce que l’on peut lire dans la lettre du Grec du mois de décembre 2009, consacrée au travail du biographe et téléchargeable sur le site du GREC. On y parle aussi de qualité d’écoute et d’empathie.

Le recours à la biographie revêt plusieurs aspects. L’écriture biographique peut relever d’une démarche personnelle de l’ordre de l’introspection. Elle se révèle alors dans sa dimension libératrice. En exprimant en mots une situation vécue, on peut mieux l’appréhender, voire la surmonter. Le biographe a ainsi le rôle d’un passeur de mots. Il ne s’agit pas seulement de faire dire mais aussi de garder une trace de la parole (sans la trahir) que l’auteur pourra relire à sa guise ou partager s’il en éprouve le besoin. L’écriture devient le moyen de, sinon régler, du moins réguler les « conflits » ou « remous » intérieurs. Sans que l’intervention du biographe n’empiète évidemment sur le terrain thérapeutique.

L’écriture en outre peut correspondre, pour celui qui s’adresse à un écrivain, à une volonté de transmettre. On aborde alors ici le domaine des mémoires. Il s’agit de communiquer ce que l’on n’a pas eu l’occasion d’exprimer, ou bien d’apporter un éclairage sur des évènements particuliers, ou encore, dans une dynamique pédagogique, d’offrir son expérience et son regard mûri par les années.

Certains professionnels remarquent que tandis que les hommes évoquent davantage leur parcours professionnel, les femmes qui confient le récit de leur vie, insistant davantage sur la vie familiale, l’aspect sentimental de leur histoire et assument pleinement leurs émotions.

La demande au biographe peut se situer à différents niveaux. L’écrivain biographe peut permettre simplement d’amorcer la démarche d’écriture. Il propose alors une ou deux rencontres et le client, mis en confiance, prendra le relais.

Le biographe peut également procéder à un « simple » travail de réécriture, quand le client confie des écrits plus ou moins structurés qu’il a déjà rédigés. Il tient alors le rôle de conseiller en écriture, il améliore le récit, corrige les fautes, le met en page,…

Mais il est là, aussi et surtout, pour mener le projet jusqu’à son terme. Et suivant le sujet abordé, le temps que le client souhaite accorder à cette mise en mots et le volume d’informations à transmettre, le livre final sera plus ou moins dense et épais et demandera alors plus ou moins de séances d’échanges et de travail.

Muni d’un stylo et d’un carnet ou équipé d’un dictaphone, le biographe veille en général à saisir avec précision les mots et les phrases de celui ou celle qui se confie pour les retranscrire au plus près de la parole qui se livre ainsi lors des entretiens, pour ne pas trahir ce langage unique et personnel au moment de la rédaction : il est important que le vocabulaire et la syntaxe restent ceux de l’auteur. Au biographe de manier l’art de l’effacement derrière le texte et son énonciateur.

 

Alors, seul(e) devant mon journal de bord ou épaulé(e) par quelque expert, tenterai-je l’aventure ?

Illustration : 110graf, Pas drôle

Références :

Raconter la vie, le site - http://raconterlavie.fr/projet/

Groupement des écrivains conseils®, http://www.ecrivainsconseils.net/

Femmes en Goëlo, ouvrage collectif, GREC Bretagne
http://www.legrecapaimpol.fr/femmes-en-goelo/

Puisque j’existe, Lucie Lemaitre et Nelly Sabbagh, 2011, Des figures,
http://www.cafetheodore.fr/puisque-j%E2%80%99existe-de-lucie-lemaitre-et-nelly-sabbagh/

Institut européen de bibliothérapie,
http://ie-bib.fr/

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