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La délicate question de l'ennui scolaire

L'ennui, un thème dont le système scolaire français n'aura pas le choix de traiter dans un avenir proche

Par Alexandre Roberge , le 27 juin 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 13 juillet 2015

Des sujets tabous à l'école, nous en avons largement parlé dans un dossier. Mais il y a peu de temps, la ministre française Najat Vallaud-Belkacem a littéralement prononcé « le-mot-qu'il-ne-faut-pas-dire » dans des entrevues pour justifier la réforme de l'enseignement en France. Elle a dit que beaucoup d'élèves (le quart au primaire et 71 % au collège) s'ennuyaient à l'école et qu'il fallait procéder à des changements.

Ne savait-elle point ce qu'elle venait de perturber en énonçant le terme « Ennui » ? Aussitôt, elle fut accusée de briser la tradition républicaine de l'école, de se plier aux caprices des enfants, etc. S'il est vrai que les chiffres avancés par madame Vallaud-Belkacem paraissent douteux et subjectifs, il n'en demeure pas moins que cette hargne par rapport à l'idée même d'ennui n'apparait pas plus saine. Parce que oui, qu'on le veuille ou non, ça s'ennuie souvent ferme à l'école.

L'ennui intrinsèque des jeunes

« Les mathématiques m’ennuyaient, les sciences physiques me désolaient, les sciences naturelles me désespéraient, l’apprentissage de langues étrangères me navrait, l’étude de la grammaire et de l’orthographe m’assommait, la confrontation avec des textes classiques me plongeait dans un désespoir sans fin, le récit des conquêtes napoléoniennes me laissait de marbre. »

Cette citation pourrait sortir de la bouche de n'importe quel adolescent d'aujourd'hui et cela ne surprendrait personne. Et pourtant, elle provient de Laurent Sagalovitsch, un écrivain de 48 ans qui publie son blogue sur Slate et qui décrit dans un récent billet sa profonde aversion de l'école. École qu'il fréquentait il y a 40 ans… comme quoi, le blasement scolaire n'est pas apparu avec les ordinateurs et les tablettes.

Cela ne concerne pas que les mauvais élèves. Nombre de jeunes s'ennuient, en partie du à une simple volonté de se dégourdir pendant les heures de classe, ou par le fait que le contenu du cours est inintéressant, connu de l'élève ou que le discours monotone du professeur devient proprement assommant. Évidemment, le problème aujourd'hui est que l'ennui est moins cérébral et plus physique. Les apprenants gesticulent, parlent entre eux ou pis, dans certains cas, ils se mettent à flâner sur leurs appareils technos. Ce qui peut être totalement dérangeant pour les enseignants.

Mais que ceux-ci ne se sentent pas vexés. La lassitude des ados est intrinsèque à ce qu'ils sont. Ils s'ennuient vite, et ce, même, sur les réseaux sociaux. Le « borecore » est devenu tendance. Les jeunes se partagent des vidéos d'éviers qui se récurent, des photos de placard, etc. Un ennui total populaire et à la fois antinomique avec une vaste partie d'Internet aux contenus hilarants et excitants.

Une occasion de réfléchir à l'enseignement

Bien sûr, cela ne veut pas dire qu'il faille encourager l'ennui chez les élèves. D'autant plus que certains ont réussi à combattre leur léthargie par divers trucs. Par exemple, certains y sont arrivés en s'efforçant de participer davantage en classe. D'autres en demandant conseil à des collègues ou des adultes pour trouver une motivation à ne pas divaguer. Enfin, quelques individus ont même profité de ces moments de divagation pour travailler à noter des idées ou s'exercer à prendre des notes avec une calligraphie parfaite.

Mais pour Philippe Meirieu, il est plus que temps de briser le tabou de l'ennui dans les salles de classe. Il est important, selon lui, que les professeurs abdiquent le concept d'avoir une vingtaine d'enfants parfaitement silencieux et immobiles qui l'écoutent à 100 %. Difficile d'accepter de ne pas avoir le contrôle entier de sa salle, mais il est impératif de le faire. Ce qui ne veut pas dire toutefois qu'il faille tolérer toutes les sources de distraction.

Ce malaise par rapport à l'ennui illustre toute la rigidité et la vision de l'éducation à la française. Il suffit de comparer France et Angleterre pour voir les différences de perception pédagogique comme cela l'a été fait en 2011 dans cette publication. Les chercheurs ont remaruqé que les petits Anglais associent généralement école avec milieu social et plaisir. Normal puisque les classes anglaises font plus de place aux espaces ludiques. De l'autre côté de la Manche par contre, les enfants affirmaient toute la praticité de l'école. Ce qui n'est pas en soi un mal, mais explique bien comment, ne percevant pas la passion de l'apprentissage, les jeunes Français peuvent plus facilement s'ennuyer.

Le blogueur Laurent Sagalovitsch le soulignait d'ailleurs dans son texte comment il n'avait jamais ressenti la joie d'apprendre… sauf quand il le faisait par lui-même en se plongeant dans des livres, par exemple. L'autoformation serait donc un remède à la langueur scolaire. Pour les professeurs, il existe aussi plusieurs pédagogies (de l'intérêt, de l'exercice) qui proposent des méthodes impliquant davantage les élèves; toutes ayant leurs avantages et inconvénients.

Pour Meirieu et d'autres, le but n'est pas de ne plus exiger de la rigueur en classe ou, inversement, tomber dans un totalitarisme scolaire qui serait contre-productif. Il est seulement temps que le système scolaire français ne rend plus tabou le thème de l'ennui dans les discussions entourant le système scolaire. Sans l'éradiquer, cet exercice de débat permettrait au moins de le réduire et, éventuellement, trouver des façons d'impliquer davantage les élèves qui se languissent dans leur salle de classe.

Illustration : UMB-O, ShutterStock

Références :

Faure, Guillemette. "Ados : Le Partage Du Rien Sur Internet." Le Monde.fr. Dernière mise à jour : 6 mai 2015.
http://www.lemonde.fr/m-perso/article/2015/05/04/ados-le-partage-du-rien-sur-internet_4624355_4497916.html.

Fourier, Pascale. "Réforme Du Collège : Au Nom De Quel "ennui Scolaire" ?" Marianne. Dernière mise à jour : 4 mai 2015.
http://www.marianne.net/agora-reforme-du-college-au-nom-quel-ennui-scolaire-100233223.html
.

Meirieu, Philippe. "Philippe Meirieu : L'ennui à l'école : un véritable tabou ?" Café pédagogique. Dernière mise à jour : 15 mai 2015. http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2015/05/15052015Article635672736219441954.aspx#.VWrlqVGI2uI.twitter.

Poblete, Maria. "Myself & Co : Ils Frôlaient Le Bore-out En Cours : Comment Ils Ont Vaincu L’ennui." Trendy. Dernière mise à jour : 14 janvier 2014. http://www.letudiant.fr/trendy/myself/mon-environnement/je-m-ennuie-en-cours-comment-me-re-motiver/ils-frolaient-le-bore-out-en-cours-comment-ils-ont-vaincu-l-ennui.html.

Poblete, Maria. "Myself & Co : “Je M’ennuie En Cours” : Comment Me (re)motiver ?" Trendy. Dernière mise à jour : 11 mars 2015. http://www.letudiant.fr/trendy/myself/mon-environnement/je-m-ennuie-en-cours-comment-me-re-motiver.html.

Raveaud, Maroussia. "Le plaisir et l’ennui comme choix pédagogiques." Revue internationale d'éducation de Sèvres. Dernière mise à jour : Septembre 2011. https://ries.revues.org/2092.

Sagalovitsch, Laurent. "Confession D’un élève Qui S’est Toujours Ennuyé à L’école." YOU WILL NEVER HATE ALONE. Dernière mise à jour : 21 mai 2015. http://blog.slate.fr/sagalovitsch/2015/05/21/confession-dun-eleve-qui-sest-toujours-ennuye-a-lecole/.

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