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Quand l'économie s'intéresse à l'attention

Dans un monde d'infobesité, l'attention se fait rare. Et rareté rime avec valeur ....

Par Federica Minichiello , le 28 septembre 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 05 octobre 2015

La rareté a toujours été associée à la valeur.
Notre économie, auparavant centrée sur la production, s'intéresse désormais à quelque chose de moins tangible et de très éphémère: notre capacité de réception, notre attention.

Notre temps est précieux, comme le rappelle la brillante expérience artistique "Value of Art" : des tableaux équipés de capteurs, qui relient la durée du regard des spectateurs à la valeur de l'œuvre sur le marché, symbolisée par un ticket de caisse qui s'imprime en temps réel, aux pieds du tableau.

L’information d'aujourd'hui implique la surabondance, l'infobésité.. et parfois la gratuité, l'accès aux contenus étant le plus souvent financé par la publicité.
Du côté de l'attention, c'est le déficit, la pénurie... Comment l'économie concilie cette offre et cette demande ?

Particularités de l'économie de l'attention

Si vous vous êtes souvent demandés pourquoi on consacre tant de temps à la tradition néoclassique dans les cours d'économie, vous porterez un regard bienveillant sur cette économie de l'attention qui bouscule les idées reçues : exit le marché parfait où tout déséquilibre est forcément dû à une asymétrie d’information.

Dans notre monde, l'accès à l'information est à la portée de tous (quoiqu'on pourrait admettre une certaine asymétrie dans la capacité de traiter l'information). Les économistes qui se sont penchés sur le sujet, comme Falkinger, blâment d'ailleurs la publicité, qui biaise la distribution optimale de l'attention et prônent une taxation ad hoc, afin de garantir une « restitution sociale des moyens de captation de l’attention ». Le débat récent sur les bloqueurs de publicité ajoute une complexité de plus à l'équation.

L'économie, lorsqu'elle s'intéresse à l'attention, n'oublie pas le principe capitaliste de l'accumulation. Dans ses travaux, G. Franck parle de "valeur boursière sociale de l’attention individuelle". L'attention n'est objet ni d'épargne (qui finit par lire les informations mises de côté pour "quand on aura le temps?") ni d'investissement. Cependant, elle puise sa valeur dans sa source d'origine : à ce moment là, elle dévient "capital" : « si l’attention qui m’appartient n’est plus uniquement prise en compte par moi-même, mais elle est également remarquée par d’autres, si l’attention que je prête aux autres est valorisée proportionnellement à l’attention qui me revient, alors s’amorce une comptabilité correspondante [..] » Des exemples : le PageRank de Google et ses algorithmes divers, les classements, enquêtes internationales, etc.

Quelques pistes de réflexion

  • Différencier l'attention
    B. Stiegler, directeur de l’Institut de recherche et d'innovation du Centre Pompidou (IRI) définit l'attention  comme "attention à ce que font les autres" (logiciels libres, économie contributive) mais aussi attention à ce qu'on risque de perdre. En partant du constat que l'économie du web, dans sa logique d'algorithmes et de recherches standardisées, tend à effacer les différences d’interprétation, l'IRI travaille pour analyser les oubliés de cette logique, notamment via le processus de cartographie des controverses (cf. définition de Sciences Po/MediaLab).
     
  • Optimiser l'attention
    Comme le montrent ces infographies, notre attention et notre degré de socialisation varient en fonction des moments de la journée : selon les heures, nous sommes plus ou moins disponibles pour nous connecter aux autres et nous pouvons donc optimiser notre attention, en préférant un canal d'information à un autre.
     
    Optimisation signifie également personnalisation. Si le marketing s'est toujours intéressé à l'attention des consommateurs, en tant que source d'enrichissement, l'économie de l'intention pousse le concept encore plus loin : on ne centre plus l'économie sur l'offre, mais sur la demande des individus, qui lancent "des marchés" en fonction de leurs besoins et sélectionnent les réponses de producteurs potentiels (voir D. Searls. The Intention Economy: When Customers Take Charge, 2012)
     
  • Etre subversifs : l'inattention
    L'inattention est parfois traitée comme un danger, un problème à résoudre.  P. Meirieu, dans une publication consacrée à la stratégie de l’inattention, dresse le portrait des éducateurs aux prises avec l’attention en salle de classe : il y a les profs résignés face à la dispersion de leurs élèves, qui s'usent à courir de table en table, pour redistribuer les informations individuellement. Il y a ceux qui évaluent et sanctionnent l'inattention.
     
    En insistant sur la priorité absolue de l'éducation artistique et culturelle, l'auteur considère que les enseignants doivent surtout former leur élèves à l'exercice libre de leur attention. Plusieurs études le montrent (cf. article du blog FuturEduc), l'enjeu est d'apprendre quand il faut se concentrer et quand il faut lâcher prise (cette deuxième action étant tout aussi essentielle à l'apprentissage que la première).
     

A l'instar de ceux qui prônent la décroissance économique, on termine ainsi avec une économie de l'attention qui prend le tournant de la décélération, afin de s'offrir - enfin - le juste temps pour penser...

(Illustration : Shutterstock, Bplanet)

Références

Y. Citton. "L'économie de l'attention. Nouvel horizon du capitalisme ?". La Découverte (2014) - acheter sur Decitre - et "Le marketing entre économie de l’attention et exploitation culturelle" (2013) https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00846459/document

Slate.fr "Cet article captera-t-il votre attention ?" (octobre 2014) http://www.slate.fr/story/93039/article-attention  

C. Sommerer et L. Mignonneau "The Value of Art" ©2012 https://vimeo.com/63642107 [vidéo, 1:03 mn]

Mediaculture. "Economie de l’attention : au-delà des contenus, il faut cibler et contextualiser davantage !" (juillet 2015)  http://www.mediaculture.fr/2015/07/16/economie-de-lattention-au-dela-des-contenus-il-faut-cibler-et-contextualiser-davantage/

Dynamique-mag. "De l’économie d’attention à l’économie d’intention" (juillet 2013) http://www.dynamique-mag.com/article/economie-attention-economie-intention.4029

P. Meirieu. "À l'école, offrir du temps pour la pensée" in Esprit. Inattention : danger ! (janvier 2014) http://www.esprit.presse.fr/archive/review/article.php?code=37678&folder=2

R. Sussan. Réseau FuturEduc de la FING. "Apprendre à apprendre : deux modes d’apprentissage" (septembre 2015)  http://reseau.fing.org/blog/view/164036/apprendre-a-apprendre-14-deux-modes-d%E2%80%99apprentissage

Lire aussi sur Thot : E. Lestonat. L'attention, un nouvel enjeu économique (octobre 2014) http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/24328/attention-nouvel-enjeu-economique
(Dernière consultation : 24/09/15)

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