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La boulimie normative, selon Régine Mary

Quand la société souffre d’une accumulation de certifications, labels, contrôles et accréditations en tout genre

Par Sandrine Demarthe , le 06 octobre 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 12 octobre 2015

Une personnalité, une réelle présence et beaucoup de générosité.

On repartirait bien avec Régine Mary. On aurait bien envie d’être sa colocataire dans le logement qu’elle a réhabilité pour y accueillir des jeunes à la recherche d’un logement pas trop onéreux. Partager des moments d’échanges riches et fructueux, loin des conventions que nous imposent nos sociétés, provoquer des rencontres improbables dans un joyeux "bordel" ouvert sur de multiples horizons, et surtout sans règlement qui nierait spontanéité, initiatives heureuses et harmonie.

Et tant pis si le voisin grincheux est venu tambouriner à la porte parce que justement les travaux d’aménagement de cet espace de convivialité dérangeait sa tranquillité. Finalement, il a été lui-même conquis, nous (r)assure Régine Mary : un peu de mouvement dans la rue égaye les jours sombres… Et aujourd’hui, les plus récalcitrants du début attendent même avec impatience les nouveaux arrivants à chaque rentrée étudiante.

Une énergie débordante émane de ce petit bout de femme tout de rouge vêtue. Quand elle entre sur scène, on ne la quitte pas des yeux, on boit ses paroles, on sourit, on rit.

En 18 minutes, dans sa conférence TEDx donnée à Saint-Brieuc en Bretagne, elle a conquis son auditoire. Comme à chacune de ses interventions, je suppose.

Bataille contre la standardisation

Régine Mary combat les normes, elle qui si longtemps s’est appliquée à les faire respecter. À travers des "conférences gesticulées", elle nous interpelle sur les dérives du tout normalisé, la dictature des "ISO".

« Quand l’industrie ne fabrique plus rien, elle fabrique des normes avec nos peurs et notre ignorance » peut-on lire sur le blog d’information et de discernement sur le RGE. Ce sigle, qui signifiait à l’origine "Reconnaissance Grenelle Environnement", est devenu deux ans plus tard, en novembre 2013, le "Reconnu Garant de l’Environnement", dispositif qui devrait permettre à la France de « respecter ses engagements en matière de réduction des consommations d’énergie et des émissions de gaz à effet de serre dans le secteur du bâtiment », en identifiant précisément les professionnels portant ce signe de qualité.

Mais « dans cette histoire, nos artisans sont condamnés par la loi à payer pour bosser, et à suivre une formation déqualifiante, la RGE, pour devenir des poseurs certifiés de solutions toutes prêtes, des vendeurs de soupe en sachet », lit-on toujours sur le blog qui présente la "conférencière" atypique.

C’est cette  "pensée RGE" que dénonce Régine Mary. Une accumulation de certifications, accréditations, labels, contrôles, évaluations,… : un coût certain, du temps et de l’argent dépensés par des artisans qui finalement bâtissent « le mur devant lequel ils seront fusillés ». Parce qu’en réalité « l’artisanat, c’est une grosse part de marché. Une belle grosse part de gâteau. Juste ça. L’artisanat, c’est un investissement. Imaginez une grosse pieuvre qui se nourrisse de paysans et d’artisans. Elle a un appétit la vilaine, un gros appétit et un joli nom, TAFTA (Trans-Atlantic Free Trade Agreement), la politique des firmes mondiales ! … »

Fantaisiste en redressement : de ses études en droit aux "conférences gesticulées"

Dans sa conférence gesticulée : Sainte-Iso, protégez-nous, Régine Mary dénonce les dérives et les travers de la vie moderne que « le nouvel ordre mondial a distillé dans la vie quotidienne avec, comme élément récurrent, les normes ». 

Elle évoque son enfance heureuse de fille d’artisans, déjà confrontée à la normalisation par une scolarisation chez les sœurs, où par ailleurs elle a découvert les joies de la vie collective, en particulier dans les colonies de vacances. Elle nous brosse le portrait d’un artisanat et d’un commerce de proximité voués à la disparition : le bistrot-épicerie tenu par sa mère ne résistera pas à la concurrence du supermarché construit tout près. 

Elle raconte son parcours de conseillère juridique, chargée de suivre les dossiers des agriculteurs obligés de s’endetter pour répondre aux nouvelles réglementations. Elle dit l’absurde de ces situations kafkaïennes, quand il ne le reste que le choix entre être condamné par un endettement insoutenable et "périr" des sanctions qui découleront d’un refus (voire d’une impossibilité) de se mettre aux normes… Elle décrit son application, plus tard, à répondre aux attentes de ses employeurs pour obtenir les certifications, labels et autres qualifications tant attendus. Et puis un jour, sa prise de conscience de l’absurdité et de l’aspect mortifère d’un monde où la norme gouverne, dirige, impose, où est même créé le Conseil national d’évaluation des normes, une Haute autorité chargée du contrôle et de l’évaluation des normes applicables aux collectivités locales, en 2014.

« Ce qu'il y a de fou avec les normes, c'est qu'elles osent tout. C'est énorme, de nos jours, les temps de papier sont plus longs que les temps de chantier. Si ça continue, il y aura bientôt plus d'hommes à faire les normes et contrôler leur application, qu'à bien faire les choses. Pourquoi ? ». C’est ainsi que débute sa conférence.

Régine Mary nous rappelle ainsi que beaucoup d’abandons de métier ont eu lieu à cause de "remises aux normes", de "démarches qualité", dans de nombreux secteurs différents. Le sujet peut parler à beaucoup de gens. 

Ces "conférences gesticulées", formules d’expression et de sensibilisation pratiquées par ailleurs par des "conférenciers" de divers horizons, permettent de « renouer avec l’impertinence, après des années où la pensée dominante nous a poussés à faire le minimum de vagues », explique Régine Mary sur le site du Rhinocéros.

Régine Mary, c’est certain, n’est pas commune, elle est même hors norme, si j’ose dire. Les normes, c’est sa grande bataille. Toute sa vie, elles l’ont poursuivie, mais aujourd’hui, c’est elle qui les poursuit.

De ses interventions, on ressort assurément plus léger. On se dit qu’avec elle, on ferait bien de faire un pas de côté. Qu’il n’y a pas de raison qu’on nous empoisonne la vie comme ça. Qu’il est temps de cesser d’accepter d’être ainsi infantilisé. Qu’il faut enfin réfléchir par nous-même et retrouver notre bon sens.

Illustration : Aurélien Glabas, Flickr, licence CC

Références :

Présentation TEDx Saint -Brieuc
http://tedxsaintbrieuc.com/#portfolio

Présentation d’une conférence gesticulée de Régine Mary - Reconnu Grenouille de l'environnement.
http://www.rge-info.fr/une-conference-gesticulee-sur-le-rge/

La « pensée RGE » par Régine Mary - Reconnu Grenouille de l'environnement.
http://www.rge-info.fr/la-pensee-rge-par-regine-mary/

Iso est le nom de scène et d'écriture de Régine Mary sur le blog de Jean Kergrist où elle pratique l'impolitesse et la dérision
http://www.jeankergrist.com/index.php/le-blog/page-de-bretagne/118-14-se-faire-virer-mode-d-emploi

Conférences gesticulées à Aubervilliers - Rhinoceros
http://rhinoceros.eu/2013/04/universite-populaire-gesticulante-itv-regine-mary/

Le Conseil national d’évaluation des normes, qu’est-ce que c’est.
http://www.cnen.dgcl.interieur.gouv.fr/articles/presentation-generale-h1a2.html

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