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Les dérapages de l'université virtuelle sénégalaise

Ce qui devait être une révolution pour les bacheliers Sénégalais s'est avéré un cauchemar

Par Alexandre Roberge , le 18 octobre 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 17 mai 2016

L'Université virtuelle du Sénégal (UVS), une nouvelle approche qui devait améliorer grandement le système d'éducation postsecondaire. Devant son lot de bacheliers qu'il fallait orienter dans des universités publiques ou privées, ce pays de l'Afrique de l'Ouest décidait en 2013 de se doter d'une infrastructure en ligne efficace et d'un établissement virtuel de qualité. Un plan excitant et plein de promesses...

Pourtant, deux ans après l'annonce, on constate que rien ne va plus en ce qui a trait à l'UVS. Les étudiants sont en colère. Les observateurs critiquent ce choix du gouvernement sénégalais, prétextant que l'approche MOOC était condamnée d'avance. Que s'est-il passé ? Autopsie d'un projet plein de bonne volonté qui n'a pas livré ce qui était promis.

Une succession de pépins

Le projet devait offrir de nombreux espaces numériques ouverts (ENO). Des endroits où les étudiants bénéficieraient d'ordinateurs et de connexions Internet de qualité. Près d'un an après l'annonce officielle, des signes avant-coureurs annoncaient déjà que l'initiative n'allait pas aussi bon train que prévu. Déjà, en juillet 2014, une grande partie des ordinateurs était toujours attendue. De plus, alors qu'au départ, les cours devaient commencer en janvier, ceux-ci étaient repoussés de sept mois (en juillet).

Des retards qui auraient pu être pardonnés si la qualité des ENO et du tutorat avait été au rendez-vous. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. En fait, Le Monde a fait un portrait assez effarant de ce que vivent actuellement les étudiants de l'UVS. Les frustrations sont bel et bien justifiées. Les jeunes gens ne sont pas orientés vers des programmes qu'ils désirent. Les ENO sont peu nombreux, trop petits, surpeuplés et manquent de matériel pour subvenir à tout le monde. De plus, seules les villes sur le bord du littoral peuvent profiter de l'initiative puisque le réseau y est meilleur qu'ailleurs dans le pays. Ce qui oblige certains à voyager sur de longues distances pour aller étudier.

Pour un support virtuel de qualité, il est nécessaire que le tutorat soit à la hauteur pour rassurer les apprenants qui doivent apprendre sans professeurs. Or, à l'UVS, un manque cruel de support des étudiants leur donne l'impression d'être davantage dans une prison que dans un processus académique. Attendre devant un ordinateur que le travail soit corrigé par un des quelques tuteurs ou qu'ils aient de l'aide pour les études est trop frustrant particulièrement pour des personnes habituées au travail dans une classe traditionnelle.

Conséquemment, les étudiants sénégalais qui ont l'impression d'être ignorés par les autorités publiques protestent de plus en plus. Pour eux, il faut que cela change et vite afin de ne pas être une génération sacrifiée dans cette transition vers le cyberapprentissage.

L'Afrique ne veut pas abandonner l'e-learning

Alors, qu'est-ce qui s'est passé? Des observateurs au Sénégal ont prétendu que le projet était plombé d'avance, car l'efficacité des Moocs n'a pas été démontrée, selon eux, dans le reste du monde. Selon ce formateur, des études montreraient des forts taux d'absentéisme dans les MOOCs, une rétention faible, etc.

Une analyse étrange, puisque l'UVS ne ressemble pas vraiment à un MOOC. Il s'agit plus d'une plateforme de formation en ligne et d'orientation universitaire. Ce chercheur de l'UCB Lyon met toutefois le doigt sur ce qui n'a pas fonctionné au Sénégal. En fait, l'UVS s'est inspiré d'un site Internet sénégalais qui, depuis 2006, offre un accompagnement et du contenu d'apprentissage en ligne. Or, au lieu de faire appel aux acteurs locaux de la formation à distance et de vérifier la pertinence d'un tel dispositif, les instances publiques ont lancé la plateforme, improvisant tout du long. Il n'y a donc pas eu vérification pour savoir si cette masse de bacheliers serait en mesure de naviguer aisément dans un cyberapprentissage. Ce qui explique les résultats actuels.

L'Afrique rêve des MOOCs qui pourraient bien régler des problématiques de places dans les établissements tout en gardant les étudiants dans leur pays natal. Mais il faudra déjà que les pays africains aient des réseaux Internet beaucoup moins chers et plus accessibles qu'actuellement.

Il sera aussi nécessaire, selon cette experte en TICE, que les nations se tournent vers des sources d'électricité stables et propres pour éviter les fréquentes pannes qui n'aident pas la mise en place de solutions virtuelles d'enseignement. De plus, l'exemple sénégalais rappelle bien qu'il vaut mieux tester à petite échelle un projet technologique avant de l'imposer à toute une population étudiante.

Les ratés ne doivent pas décourager le Sénégal ou l'Afrique de se doter de plateformes d'apprentissage en ligne. Toutefois, il faut apprendre des erreurs et, particulièrement dans le cas sénégalais, rectifier vite le tir afin de ne pas créer une génération victime du virage technologique.

Illustration : iluistrator, shutterstock

Références

Caramel, Laurence. "Le Calvaire Des étudiants De L’Université Virtuelle Du Sénégal." Le Monde.fr. Dernière mise à jour : 23 juillet 2015. http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/07/23/le-calvaire-bien-reel-des-etudiants-de-l-universite-virtuelle-du-senegal_4695253_3212.html.

Caramel, Laurence. "Les Universités Africaines Voient L’avenir En MOOC." Le Monde.fr. Dernière mise à jour : 5 août 2015. http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/05/08/les-universites-africaines-voient-l-avenir-en-mooc_4630446_3212.html.

"CRISE À L’UNIVERSITÉ VIRTUELLE DU SÉNÉGAL." LAS QUOTIDIEN. Dernière mise à jour : 16 juillet 2015. http://lasquotidien.sn/index.php/societe/item/2613-crise-a-l-universite-virtuelle-du-senegal.

Diatta, Jean-Michel. "Université virtuelle du Sénégal : Les étudiants toujours dans du « virtuel »." OSIRIS. Dernière mise à jour : 5 juillet 2014. http://www.osiris.sn/Universite-virtuelle-du-Senegal,11685.html.

El Hady, Mouhamadou. "L’Université Virtuelle Du Sénégal : Un Dangereux Leurre." Senego.com. Dernière mise à jour : 27 février 2015. http://senego.com/2015/02/27/luniversite-virtuelle-du-senegal-un-dangereux-leurre_221211.html.

Essono, Louis-Martin. "Sénégal : L'Université S’engage Dans Le Numérique." Thot Cursus. Dernière mise à jour : 2 octobre 2013. http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/20499/senegal-universite-engage-dans-numerique/#.Vh6OTXp_Okq.

"Interview Mona Laroussi: E-learning Et Les Difficultés Des étudiants Africains." Enseignement à Distance | INF1_4. Dernière mise à jour : 28 septembre 2015. https://archinfo14.hypotheses.org/449.

Pape, Kamara. "Le « CRI DE DETRESSE » Des Etudiants De L’Université Virtuelle Du Sénégal." Thiès Vision. Dernière mise à jour : 2 juillet 2015. http://www.thiesvision.com/Le-CRI-DE-DETRESSE-des-Etudiants-de-l-Universite-Virtuelle-du-Senegal_a16963.html.

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