Articles

Quand les élèves se donnent du pouvoir

Une école française emploie le concept sociologique d'empowerment, un cas rare dans l'Hexagone

Par Alexandre Roberge , le 25 octobre 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 26 novembre 2015

Il n'est pas toujours évident de motiver des élèves, particulièrement lorsqu'ils proviennent de milieux socio-économiques plus pauvres. Bien souvent, ils ont la perception que la vie les oppresse, sans compter la société qui les juge sévèrement. Dans ce contexte, difficile de leur vendre que l'éducation sera pour eux une porte de sortie, une manière d'améliorer leur sort.

Et s'il y avait une façon de leur faire prendre en charge leur bien-être et leur désir d'apprendre? Ça semble relever de la pensée magique. Or, à Nanterre, à l'école Honoré de Balzac, la direction a décidé d'adopter une recette du genre. Une mixture pourtant pas si neuve puisqu'elle se base sur un principe sociologique qui a plus de 40 ans : « l'empowerment ».

Donner de la responsabilité aux élèves

Le concept de « l'empowerment », ou autonomisation en français, a été conçu dans le monde anglo-saxon alors que groupes minoritaires (les femmes et les personnes de couleur, entre autres) trouvaient le moyen de s'affranchir de cet état de domination qu'ils subissaient. Ainsi, en se regroupant, ils développaient des outils dits d'émancipation pour acquérir des droits par rapport à la majorité.

Pour Eric Pateyron, directeur de l'école Honoré de Balzac, qui s'exprimait sur les ondes de France Culture récemment, le principe est que l'élève se prend en charge. L'établissement met en place des projets qui vont favoriser leur valorisation. En effet, en participant, l'enfant a soudain l'impression de réaliser quelque chose et que l'école lui permet cela.

Cette démarche est plutôt inédite en France, mais elle a déjà sa place depuis quelque temps dans de nombreuses localités des États-Unis. Des chercheurs en psychologie ont démontré que des classes composées de minorités culturelles, par exemple, n'étaient pas problématiques parce que les capacités des jeunes étaient inhibées. En fait, étant donné que le système d'éducation reproduisait involontairement les discriminations sociales, les savoirs et possibilités des enfants étaient elles aussi dévalorisées. L'autonomisation leur permettait alors de leur faire comprendre ces éléments et d'agir en conséquence pour briser ces idées.

Il n'y a pas de responsabilité sans liberté. Des propos qui ont été soutenus par Tolstoï et qui sont derrière le concept d'émancipation éducative. En effet, dire à un enfant : « Sois responsable, tais-toi! » est une injonction paradoxale puisqu'il implique une demande de prise en charge et, en même temps, un ordre. Un contexte de soumission, alors que l'empowerment est une « libération ». En fait, c'est par la valorisation du travail des élèves qu'arrive la motivation.

Sous quelle forme?

La question se pose : si c'est efficace, comment faire? Qu'est-ce qu'un projet d'empowerment ? La réponse est vague, car elle implique de l'adapter à son milieu, aux élèves et à leurs besoins. Il est possible de citer en exemple le jardin botanique développé par l'école Honoré de Balzac comme une façon d'émanciper les enfants. Or, il n'y a pas de recettes toutes faites. En fait, il s'agit d'une question d'adaptation, de laisser une plus grande place des élèves dans le projet pour la valoriser.

Cela exige des professeurs déjà investis et motivés pour réussir l'autonomisation. Conséquemment, les directeurs et administrateurs scolaires doivent créer un environnement qui favorise une telle approche. D'autant plus que certains peuvent trouver cette méthode difficile.

« Est-ce à dire que je dois me plier aux passions de tous les jours de mes élèves qui ne concernent certainement pas les mathématiques? » se demandait cette enseignante qui a rédigé un livre sur l'implantation d'un projet dans sa classe de science. Mais en parlant avec des experts, elle s'est rendu compte que le curriculum doit être intrinsèque au projet. Ainsi, « l'empowerment » ne veut pas dire la fin des curriculums ou savoirs classiques. Dans l'idéal, au contraire, ils se combinent.

L'autonomisation n'est pas une prise de pouvoir complète des élèves dans l'école, mais elle leur permet de se valoriser comme apprenant et humain dans un ou des projets stimulants dans lesquels ils apprennent beaucoup.

Pour l'instant, l'établissement de Nanterre est le seul qui affirme s'être lancé en France. Des succès de cette école pourraient, toutefois, en motiver bien d'autres à emboîter le pas.

Illustration : P. Chinnapong, shutterstock

Références

Harrison, Amy. "Empower Teachers Who Empower Students." The Leader In Me. Dernière mise à jour : 6 août 2015. http://www.theleaderinmeblog.org/empower-teachers-who-empower-students/.

"La Magie De L’empowerment (ou L’émancipation) : KESAKO ??" Pédagogie Pratique. Consulté le 22 octobre 2015. http://pedagogie-pratique.com/lempowerment-ou-lemancipation-kesako/.

"L'empowerment, Une Pédagogie Innovante." France Culture. Dernière mise à jour : 6 mai 2015. http://www.franceculture.fr/emission-rue-des-ecoles-l-empowerment-une-pedagogie-innovante-2015-05-06.

Ratzel, Marsha. "How the Heck Do You Implement “Student Empowerment”?" MindShift. Dernière mise à jour : 13 janvier 2014. http://ww2.kqed.org/mindshift/2014/01/13/how-the-heck-do-you-implement-student-empowerment/.

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné