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Lumières du Moyen-Âge

Un autre regard sur le Moyen-Âge, innovant et ouvert

Par Sandrine Demarthe , le 17 novembre 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 20 novembre 2015

Le Moyen-Âge demeure une époque qui nourrit de nombreux fantasmes et dont on donne la plupart du temps une vision stéréotypée.

En témoignent les nombreuses fictions, littéraires ou cinématographiques, qui ont pour toile de fond l’époque médiévale. On y souligne « l'étrangeté des mœurs, le côté sombre, (…) des archétypes captivants pour l'imaginaire », expliquent Karine Henry et Xavier Mony, libraires à Paris.

Une époque vraiment si sombre ?

Pourtant des auteurs, historiens, chercheurs, comme Claude Gauvard, médiéviste et coauteur du Dictionnaire du Moyen-Âge, nous rappellent que « la violence n'est pas l'apanage de l'époque médiévale (et) qu'il y a eu bien plus de morts au XXe siècle qu'au Moyen-Âge ». Il est d’autant plus difficile d’avoir une vision précise de cette période que l’on manque de documents s’y rapportant. Ainsi « l'histoire des femmes est très dure à travailler, car on dispose d'encore moins de sources que pour les hommes. Pour cette raison, Georges Duby avoua d'ailleurs à la fin de sa vie n'avoir travaillé que sur une moitié de l'humanité », souligne encore Claude Gauvard.

Les analyses de ce dernier, en effet, ont été revues par des chercheurs américains. « G. Duby a défini l’expérience féminine comme marquée par la répression et l’absence de pouvoir. De fait, il a défini la période médiévale comme le mâle Moyen-Âge », peut-on lire dans l’article d’Amy Livingstone  Pour une révision du « mâle » Moyen-Age de Georges Duby, dans la revue Clio. Mais « là où G. Duby et ses disciples décèlent domination masculine et répression, (des) chercheurs ont découvert que les femmes exerçaient pouvoir et influence, étaient des membres respectés de la société où elles vivaient et apparaissaient dans tous les aspects de la vie médiévale. »

Le Moyen-Âge réhabilité par Régine Pernoud

L’historienne et spécialiste du Moyen-Âge Régine Pernoud fut ainsi longtemps placée « à la marge » tant ses analyses ne correspondaient pas à la vision du Moyen-Âge que nous livraient les historiens de son époque. Depuis les choses ont évolué. Et en 2010 Jean-Louis Benoît a publié aux Presses Universitaires de Rennes un essai, Défendre le Moyen-Âge: Les combats de Régine Pernoud, où il explique comment elle fut « tenue à l’écart ».

Tout en admettant que l’on peut lui reprocher un parti pris pour cette période, qu’elle n’a de cesse de défendre, il présente dans son essai les axes de sa réflexion. Et l’on (re)découvre, à travers le travail de l’historienne, le rôle et l’importance de la femme, favorisés selon elle par la « diffusion de l’Évangile, (avec laquelle) disparaissait la première et la plus décisive des discriminations entre les sexes : le droit de vivre accordé aussi bien aux filles et aux garçons », alors que l’Antiquité considérait l’infanticide comme normal.

Dans son ouvrage La femme au temps des cathédrales, Régine Pernoud évoque ainsi des femmes remarquables qui ont joué un rôle politique, religieux, littéraire, au Moyen-Âge. Elle y « montre que la situation des femmes en général a connu une période faste, bien plus favorable que celle des siècles précédents et futurs », bénéficiant beaucoup « des progrès de la vie quotidienne », écrit Jean-Louis Benoît, citant l'historienne :

« le plus important (des progrès) peut-être est le conduit de cheminée, proprement dit, invention du XIe siècle. Comment a-t-on pu vivre si longtemps sans cheminée ?»

Et Jean-Louis Benoît de poursuivre : « D’autres inventions viendront changer la vie matérielle et sociale des femmes : le moulin à eau qui se développe au XIe siècle, à vent, à partir du XIIe siècle. La main d’œuvre, souvent des femmes ou des esclaves, est libérée de cette corvée ancestrale qui consistait à tourner la meule. Les femmes se retrouvent, parlent, à la fois au four et au moulin, si l’on peut dire ».

De la même manière des « innovations ont eu des conséquences positives sur les tâches des hommes et des femmes. (…) le collier d’attelage qui permet d’utiliser pleinement la traction animale, le verre à vitre, la brouette, le miroir de verre, le savon dur, le bouton dans les vêtements qui remplace la fermeture par des liens», riches inventions dont on profite encore de nos jours !

Jean-Louis Benoît cite encore l’Histoire du peuple français, où Régine Pernoud

« consacre de longs chapitres à décrire la vie au Moyen-Âge, sous un jour plutôt favorable, assez inhabituel dans le tableau très sombre qui en est fait généralement. Elle (y) évoque la maison et le mobilier, l’alimentation, la cuisine (…et la place des épices), l’hygiène, la médecine, les vêtements et la parure, les voyages, les métiers, les femmes exerçant de nombreux métiers dans les villes ». À travers ces descriptions, il est difficile « de reconnaître la civilisation arriérée et barbare que l’on nous a si souvent présentée. »

« (Régine Pernoud) rappelle (aussi) à plusieurs reprises que les moines orientaux et occidentaux ont sauvé la culture antique en la transmettant, en recopiant les œuvres littéraires, scientifiques et philosophiques de l’Antiquité. (...) Le caractère oral de la culture médiévale a permis de diffuser des chefs d’œuvre, beaucoup d’hommes et de femmes du Moyen-Âge ont pu, quelle que soit leur origine sociale, entendre des extraits de la Chanson de Roland, des chansons courtoises ou des contes à rire. »

Bref c’est un Moyen-Âge largement réhabilité et démystifié, dépouillé de ses clichés (que l’on retrouve jusque dans les manuels scolaires) et qu’il conviendrait finalement de regarder autrement, que nous donne à voir Jean-Louis Benoît à travers la présentation des travaux de Régine Pernoud.

Cette dernière a participé d’ailleurs à l’écriture d’un ouvrage collectif paru en 1986, Le Moyen-Âge pour quoi faire, écrit avec Raymond Delatouche et Jean Gimpel. Le premier y décrit les conditions de la prospérité de cette époque :

« une exploitation méthodique de toutes les ressources naturelles ; une forme originale de propriété qui assure le plein emploi et la liberté d'entreprendre ; un système économique libéral avant la lettre où les monopoles sont impossibles ».

Et le second y raconte comment il fit connaître, dans les pays en voie de développement, les techniques de l’essor médiéval (l'arbre à cames et la poulie, le moulin flottant et la scie hydraulique, par exemple), alors plus adaptées que nos technologies contemporaines (comme « les tracteurs ou les usines clés en main »).

Importance du savoir et époque de progrès

De ce Moyen-Âge loin d’être sombre, Jacques Le Goff nous donne lui aussi une image plutôt réjouissante : une époque où

« des hommes et quelques femmes vont non seulement se consacrer à penser, à produire des ouvrages, mais aussi à en faire profession. Des spécialistes du savoir, les scolastiques, voient pour la première fois le jour. »

Il ajoute que

« le Moyen-Âge a été très productif en matière d'écoles, et parmi les grandes créations de cette période, il y a effectivement les universités - des institutions d'enseignement supérieur, pour le dire dans notre jargon moderne. Les premières naissent entre la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle, à Bologne, Paris, et Oxford», sous l’impulsion de l’Église en général mais aussi de pesonnalités comme l'empereur du Saint-Empire romain germanique, en Flandre. La fondation des universités « place (ainsi) la notion de savoir au cœur de la croissance médiévale ».

De même Michel Pastoureau  rappelle qu’« en Europe en tout cas, la période où les hommes et les femmes ont été le plus malheureux, ce n'est pas du tout le Moyen-Âge, c'est le XVIIe siècle ! S'il y a un siècle noir, c'est bien le "Grand Siècle" ! C'est celui des calamités climatiques, des famines, de cette terrible guerre de Trente Ans, si affreusement dévastatrice». Selon lui, il faut considérer

« en regard, ce Moyen-Âge central, avec son expansion économique, son essor démographique, son climat stable, ses pluies qui tombent au bon moment, ce commerce qui prospère, ce servage qui lentement disparaît, bref, des siècles de progrès ».
 

Échos du Moyen-Âge dans notre quotidien...pour n'en donner qu'un aperçu

Soigner les maux, hier comme aujourd’hui

Parmi les femmes influentes au Moyen-Âge, citées par Régine Pernoud, il y eut Hildegarde de Bingen, savante et musicienne. Ses conseils de santé résonnent encore aujourd’hui. Ils s’appuient sur une attention particulière à apporter à notre alimentation mais aussi sur l’importance et l’influence de l’esprit sur le bien-être de notre corps, pour prévenir, voire guérir les maladies. Cette approche fait écho à la « pensée positive » si actuelle.

Hildegarde de Bingen préconise ainsi un régime alimentaire basé sur l’épeautre. On trouve aujourd’hui de multiples sites et ouvrages consacrés à ses conseils et remettant notamment au goût du jour cette céréale aux vertus et principes actifs étudiés scientifiquement par le Dr Strehlow au 20e siècle. Ce dernier s’est lui-même emparé des conseils de l’abbesse qui vécut au XIIe siècle, pour mettre au point remèdes et méthodes pour traiter de nombreuses maladies.

Écritures d’hier et d’aujourd’hui

« Il n’y a pas un manuscrit médiéval qui ne soit composite (ou collaboratif) »

nous rappelle le médiéviste Patrick Boucheron, dans une interview accordée à Catherine Calvet en 2013 sur son livre Conjurer la peur, autour de la fresque du peintre Lorenzetti réalisée à Sienne en 1338.

Il nous parle aussi de « l’écriture médiévale (comme une) création continuée ».

Il en est ainsi du Roman de Renart, œuvre du Moyen-Âge composée par plusieurs auteurs sous forme de branches, regroupées ensuite sous forme de recueils.

Il en est de même pour le Livre d’Amis. Poésies à la cour de Blois (1440-1465), réalisé à partir d’un manuscrit conservé à Paris et qui rassemble les contributions de Charles d’Orléans mais aussi de son épouse Marie de Clèves, de ses serviteurs et d’amis, grands seigneurs et poètes de passage.

« Les poèmes recueillis dans ce manuscrit ne transcrivent donc pas seulement l’activité personnelle d’un je, ils reflètent les pratiques littéraires d’un cercle réuni autour de lui par Charles d’Orléans dans les années 1440 à 1465 ». Ce manuscrit apparaît comme le « fruit d’une collaboration littéraire, et comme le témoin de jeux poétiques liés à des formes nouvelles de sociabilité ». Avec cette présentation des poèmes, fidèle à l’ordre du manuscrit, se dévoile une pratique littéraire et sociale : « Entre les pièces de Charles d’Orléans et celles des autres contributeurs du manuscrit se tissent des reprises formelles, ainsi que des liens au plan des images. »

N’y décèle-ton pas déjà les pratiques contemporaines d’écriture collaborative ?

Mots d’hier, mots d’aujourd’hui

Le Moyen-Âge est l’époque de nombreux emprunts linguistiques.

Par le biais des échanges commerciaux mais aussi des croisades, un vocabulaire savant fut ainsi emprunté au monde arabe dans le domaine de la médecine, de l’astronomie, des mathématiques et des sciences.

La culture arabe, riche de ses conquêtes entre le VIIIe siècle et le XIIe siècle en Inde, Espagne et Afrique du Nord, se diffuse, et notre vocabulaire s’enrichit de mots nouveaux venus de l’arabe classique écrit, souvent par l’intermédiaire d’autres langues comme le latin médiéval, l’italien ou l’espagnol. Ainsi zéro vient de l’arabe sifr (vide) par l’intermédiaire de l’italien zero et gilet vient de l’arabe jaleco par l’espagnol jileco.

Apparaissent alors dans le vocabulaire français de nombreux termes de guerre et des expressions de marin, comme amiral qui vient de amir (émir, prince) et al-bahr (la mer) au XIe siècle.

On introduit également à cette époque des mots désignant des mesures de poids (carat, fardeau, rame), des noms d’étoffes et de vêtements (coton, damas, jupe, mohair), des noms de fruits et d’épices (curcuma, orange), …

Des termes que l'on emploie tous les jours et qui, eux-aussi, sont aujourd'hui les témoins d'un Moyen-Âge riche, ouvert et rayonnant.

Illustration : Jean-Pierre Dalbéra, Licence CC, Flickr

Références :

Pour une révision du "mâle" Moyen-Âge de Georges Duby, Amy Livingstone, https://clio.revues.org/318

Défendre le Moyen-Âge, les combats de Régine Pernoud, Jean-Louis Benoît, PUR, 2010,
https://hal.inria.fr/hal-00955672/document

Michel Pastoureau par Marc Riglet, l'Express, 21/05/2012,
http://www.lexpress.fr/culture/livre/michel-pastoureau-on-vit-mieux-sous-saint-louis-que-sous-louis-xiv_1116861.html

Institut Hildegardien,
http://www.institut-hildegardien.com/index.php?option=com_content&view=article&id=10:decouvrir-hildegarde-de-bingen&catid=6:pages

Interview de Patrick Boucheron par Catherine Calvet, décembre 2013,
http://next.liberation.fr/culture/2013/12/26/un-medieviste-est-bien-arme-pour-comprendre-internet_969055

Perspectives médiévales, revue d'épistémologie des langues et littératures du Moyen-Âge, Charles d'Orléans, Le Livre d'Amis,
https://peme.revues.org/6303?lang=en

On pourra lire aussi le mémoire sur les emprunts arabes en français de Jana Rehorov réalisé en 2007 à l’université Masaryk de Brno en République tchèque,
https://is.muni.cz/th/80324/pedf_m/DP-emprunts_arabes_en_francais-.pdf

Mots français d'origine arabe,
http://fr.slideshare.net/othello2012/mots-francais-arabes

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