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Décider d'une stratégie de e-formation

Savez-vous pourquoi les dirigeants sont plus attentifs aux consultants en e-formation qu’aux chercheurs en sciences de l’éducation ?

Par Denis Cristol , le 15 décembre 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 28 janvier 2016

Les dirigeants décident toute la journée. Comme la plupart de leurs collaborateurs, ils pensent qu’ils sont payés pour cela. Quand la prise de décision est déléguée aux managers subalternes, voire aux collaborateurs eux-mêmes, il y a comme un parfum de management participatif,  « d’entreprise libérée », bref, d’utopie. La question de la décision est consubstantielle à l’identité de dirigeant, dont les moteurs principaux sont l’action et la maîtrise de ce qui se produit sous leur responsabilité ou à partir de leurs actes. Les dirigeants plus que tous autres acteurs ont un biais psychologique dit « d’attribution interne ». Ils sont maîtres de leur destin. Ce qui leur arrive vient d’eux.

Consultant ou chercheur ?

Dès lors, on comprend pourquoi ils prêtent plutôt l’oreille aux consultants qu’aux chercheurs pour bâtir leur stratégie de e-formation, car consultants comme chercheurs visent à comprendre le monde. Mais alors que les premiers cherchent à le simplifier pour agir, les seconds désirent pousser les limites de la complexité et affiner encore les représentations pour enrichir le questionnement. Les premiers affirment par exemple un modèle de social learning. Ils prétendent que 70% de ce que l’on apprend se fait de façon informelle et sur le tas, les seconds se posent des questions sur la variété des métiers et les conséquences de tels modèles : que se passerait-il vraiment si un chirurgien ou un pilote d’avion apprenait sur le tas ? De même pour les décisions en matière de e-formation : une vérité rapide du type la e-formartion est incontournable et vaut mieux que les questions embarrassantes que posent le chercheurs. Il faut régler de très nombreuses questions pour que la e-formation fonctionne.

Les consultants et les DG

Les consultants ont l’attention des DG car ils aiment communiquer des idées et des modèles sous la forme de schémas valorisant des concepts épurés et éprouvés, dans d’autres organisations de référence. "Le réseau social de telle entreprise rassemble 80 000 personnes" leur dit-on, "regardez ce potentiel d’apprentissage collaboratif !" Le chercheur va creuser la réalité parfois pauvre des échanges. Les discours de consultants visent à réduire l’anxiété de la décision, en limitant leurs propositions à des points d’incertitudes maitrisables, le plus souvent centrés sur les outils. Les consultants ont au  centre de leur motivation la volonté de conclure des marchés avec leurs clients.

Pour cela ils s’efforcent de les écouter attentivement. Ils se centrent sur les personnes, les systèmes de décision. La vérité de leur proposition exprimée dans des livres blancs à la présentation impeccable, valorisant des courbes, des ordinateurs stylisés est relative. Il s’agit d’un système de croyances opérantes offrant des garanties de crédibilité et de passage à l'acte rapide : la e-formation vous fera gagner en efficacité. La simplicité de leurs modèles s’appuie sur le choix d’une discipline qui se focalise sur un point saillant de la situation. La temporalité est courte, c’est celui du temps de la mise en place d’une plateforme ou d’une démarche, actuellement l’ingénierie agile et le design ont la côte. Le temps qui compte c’est le temps du passage à l’acte.

 

Raisonnement de chercheur

Les chercheurs visent à comprendre le monde, mais, dans un souci de précision et de vérité. Ils apportent de nombreux détails issus des usagers qui ont été patiemment écoutés et pour lesquels la technique n’est pas si naturellement bénéfique. Ils croisent des disciplines, par exemple ils ajoutent de la sociologie dans leur raisonnement. Ils  acceptent l’incertitude. Ils mobilisent dans leur croyance scientifique des échelles et des méthodes diverses laissant une part au ressenti.

L’informatique, la formation à distance, c’est bien mais pas toujours. Ils apportent la preuve de ce qu’ils avancent de façon déductive, inductive ou hypothético déductive. Le vocabulaire est moins à la mode et pas toujours clair. La variété des expressions pour évoquer un environnement personnel d’apprentissage ou une communauté en ligne a de quoi dérouter. Un faisceau de preuves leur convient et le moment où la preuve est présentée est moins le temps de conviction du client que la fin du processus. La preuve est moins un argument pour convaincre, qu’un analyseur d’une problématique en train de se faire. La temporalité est celle des faits qui s’agrègent dans la longue durée et qui viennent consolider les processus identifiés et un contenu toujours plus riche.

En matière de e-formation, on se situe moins dans un champignon de l’année mais dans une histoire déjà ancienne. Quel dirigeant a vraiment envie d’entendre toutes les erreurs du passé en la matière ? Pour le chercheur, le temps qui compte c’est celui de la collecte des faits, de leur vérification et des temps réflexifs qui se mettent en place, dans une forme de récursivité et pas toujours celui de la mise en oeuvre qui seul importe au dirigeant.

 

Avec qui travailler sur sa stratégie de e-formation ?

En pratique les dirigeants peuvent travailler avec des consultants et des chercheurs pour progresser dans leur stratégie de e-formation. Pour cela ils auront intérêts à vérifier chez les consultants, le corpus théorique sur lequel ils s’appuient pour proposer leur solution et plateforme. S’agit-il d’un outil collaboratif à la mode proposé par tel prestataire en vue, puis rapidement packagé pour vendre un concept anglicisé de rapid-leaning de capsules magiques, ou bien un réel processus monté « en mesure » avec les acteurs intégrant la réalité sociale et l'épaisseur du travail? Autrement-dit paye-t-on le marketing et la photocopie d’un dispositif mis en place ailleurs, ou bien l’intelligence qui se mêle à elle des équipes pour un enrichissement mutuel ? Pour les chercheurs, l’enjeu du dirigeant est de les centrer sur les besoins exprimés, de passer le cap des questions très larges ou trop théoriques pour aller vers des solutions enrichies incluant ce que le numérique apporte comme solution et pas seulement comme question, d’apprendre à bénéficier de la vision d’explorateur du chercheur.

La posture des deux types d’intervenants place donc les consultants en bonne position pour intervenir et prescrire des solutions e-formation rapides et simples. Le travail réflexif des chercheurs qui ont besoin de questionner, d’interroger d’impliquer, de douter, de prouver est moins facilement présentable, quand la « transition numérique » est si urgente. Il reste la recherche-action qui s’investit dans les processus et tout en posant des questions révèle par les situations produites la complexité du réel.

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