Articles

S'immerger dans la culture chinoise pour re-découvrir la nôtre avec François Jullien

François Jullien interroge notre vision de l'efficacité.

Par Frédéric Duriez , le 15 décembre 2015 | Dernière mise à jour de l'article le 11 janvier 2016

Pour approfondir un domaine de connaissances, on peut lire davantage et y consacrer toujours plus de temps. Mais comment critiquer et analyser un système de pensée quand on y est soi-même plongé ? François Jullien a fait le choix de s'éloigner de la pensée occidentale pour mieux la redécouvrir.

Pour mieux cerner notre façon d'appréhender le monde et l'action, il a étudié le monde chinois. Rien de nouveau me direz-vous : les auteurs du XVIème exprimaient déjà le "dépaysement intellectuel" que la Chine nous apporte. Mais François Jullien est allé plus loin : il a quitté l'environnement intellectuellement confortable de sa formation philosophique, pour se plonger dans la pensée et la langue chinoise. 

jullien1

Revenu à sa culture d'origine, il peut interroger tous les pré-supposés, les catégories et les concepts à partir desquels nous construisons nos réflexions et nos systèmes de pensée. Il ne s'agit pas de se livrer à un test comparatif, mais de remettre en question nos évidences.

Ainsi, nous pensons toujours la stratégie de la même façon depuis des années. Il s'agit de se donner une image de la situation idéale, de définir des buts, puis les moyens d'y parvenir. Si nous critiquons une stratégie, nous dénoncerons la situation visée, les objectifs qui ont été définis ou le choix des moyens. Mais nous ne remettons pas en question le modèle : situation idéale, objectifs, moyens. C'est celui que nous enseignons en gestion de projet ou en stratégie d'entreprise.

François Jullien nous montre que ce modèle n'est pas celui adopté par les Chinois.

Les occidentaux eux-mêmes ont bien perçu la limite de ce fonctionnement. On planifie selon des modèles établis sur l'expérience passée et cela nous amène toujours à préparer la guerre précédente. Clausewitz lui-même parle de "friction", pour évoquer le fait que le réel vient toujours contrarier ce qu'on a prévu et organisé.

Les grecs anciens admiraient la métis d'Ulysse. C'est une intelligence de la situation et une capacité à utiliser des éléments qui se trouvent à portée pour résoudre les difficultés. Cette intelligence diffère de celle du planificateur. Elle ne modélise pas, elle ne généralise pas non plus.

Les échecs des meilleurs plans, les aventures d'Ulysse ou les constats de Clausewitz n'ont pourtant pas bousculé notre façon d'envisager l'efficacité comme une série d'actions planifiées. Clausewitz affirme d'ailleurs que si on s'est engagé à tort dans une stratégie, il ne faut pas en changer, mais s'y tenir. Plutôt une mauvaise stratégie, que des actions sans cohérence...

François Jullien nous montre que ce raisonnement n'est pas partagé par les chinois.

jullien2

À cette approche planificatrice que personne ne vient questionner, où l'action et la volonté sont essentielles pour atteindre l'objectif voulu, Jullien oppose "le potentiel de la situation". Nous valorisons la volonté, le courage, le sens de l'action du stratège. Les penseurs chinois nous vantent le "non-agir". Il ne faut entrer dans la bataille que lorsqu'elle est déjà gagnée, parce qu'on a épuisé l'adversaire, parce qu'on a réduit tous ses avantages et augmenté les nôtres. Notre passion pour les héros et les épopées en prend donc un sacré coup !

Mencius raconte ainsi l'histoire de ce propriétaire qui imagine accélérer la croissance des plantes en tirant dessus. Le résultat est rapide. Elles fanent et meurent. Au contraire, le jardinier ne touche pas aux plantes. Il favorise leur environnement, il fait preuve de patience, il joue avec le temps. Et c'est cela qui fonde son efficacité. Soyons donc moins des héros et davantage jardiniers, nous disent les penseurs chinois.

À l'action ponctuelle, le stratège préférera la "transformation". Moins visible, plus profonde, elle est aussi plus durable.

François Jullien montre comment cette vision vient se heurter à notre idée de contrat immuable, décidé une fois pour toute. Le contrat est un événement, mais les circonstances continuent d'évoluer, les avantages réciproques des contractants ne s'arrêtent pas de changer... Pour la pensée chinoise que nous décrit François Jullien, il serait maladroit de ne pas en tenir compte, et de rester rivé à des engagements passés.

Pour une synthèse de ces analyses, souvent appuyées sur une comparaison de stratégies militaires, nous vous invitons à consulter la vidéo retenue par François Muller.

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources :  

François Jullien : L'art de la Guerre expliqué à l'Occident - conférence à l'école centrale de Marseille, 2007 
https://youtu.be/QNiydsgnn-Y

François Jullien Traité de l'efficacité Le livre de Poche - 256 p.- Biblio essais 5 juin 2002

François Jullien : Conférence sur l'efficacité - Presse Universitaire de France - 92 pages - septembre 2005

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné