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Langues en contexte

Apprentissage à l’école et immersion culturelle

Par Sandrine Demarthe , le 15 février 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 16 mars 2016

Des crêpes pour "nourrir" son langage

Du haut de ses 7 ans, elle entend ramener le silence et l’attention dans cette compagnie de garçons plus prompts à la rigolade qu’à écouter attentivement quelques explications.

« Mais taisez-vous, vous n’êtes pas sages. Vous ne pouvez pas parler bien »

articule-t-elle en s’appliquant, avec son petit accent de l’Est et ses « r » roulés. Moins de quatre mois se sont écoulés depuis qu’ils sont arrivés de Roumanie avec leurs parents venus travailler en France. Personne ne parle le français à la maison. Mihaela avait juste suivi, pendant une année, une heure d’enseignement du français chaque semaine à l’école. Et la voici au milieu de la « classe de français », où je les accueille à peine 5h par semaine (les moyens sont ce qu’ils sont et il faut bien s’en accommoder), poings sur les hanches, sermonnant ses petits camarades masculins qu’elle ne trouve pas assez studieux dans cette langue seconde qu’elle prend plaisir à manipuler ici, en petit groupe, comme dans sa classe de scolarisation de CE1.

Parler au ventre

Impossible aujourd’hui de fixer leur attention sur la page du manuel que je leur ai demandé d’ouvrir, mes jeunes élèves viennent de découvrir, en feuilletant ce dernier, les photographies de gâteaux, crêpes et galettes et parcourent, langues sorties, la recette illustrée. « Je copie ça », me dit Nicolae. « Tu veux la recette des crêpes ? », « Oui ». « Alors je vais t’écrire celle de ma grand-mère. Mais toi, tu m’apporteras la recette des crêpes que vous mangez à la maison. »

Un peu de farine, du beurre, des œufs…rien de tel pour susciter les interrogations des jeunes apprentis. Très vite les hypothèses fusent, on nomme, propose, suppose. On ouvre le livre, compare avec les photographies déjà connues et on se lance dans la réalisation de la recette de la pâte à crêpes, en prenant soin de commenter chaque geste, en écoutant les recommandations, les répétant, à la demande ou spontanément. On est en plein dans l’approche actionnelle. L’apprentissage par la réalisation de tâches, en contexte. Et nous nous régalons des crêpes…faites maison.

Échange de recettes, un autre jour aussi, quand nous parlons des spécialités que l’on prépare et déguste lors de fêtes traditionnelles. Le plaisir s’exprime pleinement et les yeux s’illuminent quand les enfants m'énumèrent les ingrédients et essaient de m’expliquer la réalisation du plat national.

Je me régale d’avance, à les écouter, se coupant la parole pour mieux m’éclairer, complétant les explications des uns et des autres, cherchant dans le dictionnaire, l’imagier, le lexique qu’ils ont à leur disposition, les mots qui leur manquent. 

"Le pourcentage de l’utile" 

Nous sommes loin ici des apprentissages fastidieux que se remémore Tomasz Wojcik qui s’interroge (dans son article Mon français langue étrangère, publié il y a déjà  20 ans, en 1996, dans la revue Le gré des langues) sur le pourcentage de l’utile qu’on lui a enseigné dans sa classe de français en Pologne : « (…) comme les apparences sont trompeuses, c’est ce que j’ai considéré comme utile et même indispensable, comme par exemple des poèmes et des textes thématiques appris par cœur, qui s’est avéré sans aucune valeur communicative ».

Il rappelle ainsi que « l’enseignement et l’apprentissage de [la langue étrangère] doit tenir compte de la fonction communicative, doit viser la possibilité de l’utiliser dans diverses situations ». Situations auxquelles il a très vite été confronté, à son arrivée en France, contraint alors de « réapprendre » le français, d'adapter son vocabulaire au contexte, de « réinterpréter » le sens des mots qu’il pensait connaître.

Mais l’enseignement (des langues étrangères) dispensé aujourd’hui en France est-il si différent ? Quand il s’agit d’apporter à des élèves les rudiments d’une langue qu’ils n’entrevoient que par le prisme de cours réduits à peau de chagrin - et assurés devant des classes surchargées, au cours de séances où, quels que soient les recommandations, directives et autres programmes, il sera impossible à chacun d’exprimer ne serait-ce qu’un mot dans la langue cible.

Aux élèves alors de se donner les moyens de s’y frotter, en dehors des établissements scolaires. Car en classe hélas, c’est immanquablement un contact avec l’écrit qui sera privilégié.

Pas forts en langues ?

Dans son article paru en juin 2014 sur le site de l’Express, Sandrine Chesnel évoque le mauvais niveau (souvent rappelé) des Français en anglais. Dépassons l’excuse habituelle du "manque de motivation", dont l’explication remonterait à l’hégémonie de l’ancien empire français, à une époque où le rayonnement de la langue française n’imposait pas à ses locuteurs d’en connaître d’autres.

Les raisons sont plutôt à chercher du côté d’un manque de volonté politique, suggère Claire Krepper, professeur d’anglais : on favorise en France l’accès d’une élite à la maîtrise de l’anglais, cultivant ainsi un "entre-soi".

Une autre raison, que relève Claire Krepper, est la part trop importante accordée à l’écrit au détriment de l’oral. Pour l’enseignante, il faut « privilégier l'apprentissage de la langue comme outil de communication ». Et elle rejoint ainsi les propos de Tomasz Wojcik qui affirme également qu’ « il n’y a qu’un seul critère de sélection des mots : leur utilité communicative. »

Et puis il y a aussi ce « trop grand niveau d’exigence des enseignants français », que déplore le professeur David Horner du Cambridge English Language Assessment, un organisme de certifications linguistiques. Ce dernier défend au contraire l’idée d’encourager les élèves à prendre la parole quel que soit leur niveau, la participation active étant garante de progrès réguliers.

Tomasz Wojcik écrit d’ailleurs, toujours dans son article, qu’il « est mieux de parler avec des fautes que ne pas parler du tout, par souci d’une langue correcte ». Et il ajoute encore que « tout ce que je fais en apprenant doit être orienté vers un objectif donné. Et cela pour une simple raison : on ne peut pas apprendre toute la langue à la fois». De même « les mots sont fixés dans des situations et dans des contextes particuliers et leur équivalence bilingue ne dépend pas nécessairement de leurs sens. »

Contextualiser et donner du sens

Pour relever le niveau, des solutions existent, comme le suggère le rapport du Comité stratégique des langues, auquel se réfère Sandrine Chesnel dans son article : « renforcer l'enseignement en langue étrangère d'une discipline non linguistique comme l'histoire, les SVT, les mathématiques, encourager la mobilité virtuelle, par exemple en développant les jumelages entre classes, et les échanges via Skype, enfin permettre aux enseignants du lycée de faire pratiquer l'anglais uniquement par le biais d'activités et de projets (théâtre, débats, etc) ». Et ainsi contextualiser, donner du sens. 

Une démarche que mettent en avant certaines méthodes d’apprentissage du Français Langue Etrangère, en adéquation avec l’approche actionnelle, défendue dans le CECRL, cadre européen commun de référence pour les langues, publié en 2001, qui définit les objectifs et les méthodes d’enseignement des langues.

Des tâches, isn'it ?

En effet, dans ces manuels, il est question de tâches, il s’agit d’ « associer le dire au faire ». On y propose ainsi aux étudiants des actions à accomplir en dehors du cadre purement scolaire, avec un retour en cours. C’est cette pédagogie que propose la méthode Ici, éditée par Clé International en 2007 : elle combine apprentissage en et hors classe « au contact de situations et de locuteurs français ou francophones. (…) Cette alternance permet de se placer systématiquement dans une perspective actionnelle et interculturelle », peut-on lire dans la présentation de l’ouvrage.

La méthode Totem, parue chezHachette FLE en 2014, défend les mêmes objectifs, s’inspirant « de l’expérience de l’apprentissage en immersion ». Autant de supports sur lesquels l’enseignant pourra toujours s’appuyer, tout en s’en affranchissant un peu en didactisant lui-même des documents authentiques, en lien avec l’actualité ou la réalité du terrain.

Cette perspective actionnelle permettrait même de faire face à des classes surchargées. Comme on peut le lire sur le blog de Rachel, enseignante et formatrice en FLE, qui se veut lieu d’échange et de partage de témoignages :

« Sans vouloir entrer trop dans la théorie, le but de l’approche par compétence est non de pousser les apprenants à simplement mémoriser des savoirs, mais plutôt de développer des compétences connectées à des besoins réels.

Mais pour développer ces compétences, à la base les apprenants doivent être impliqués au maximum dans leur apprentissage. Pour cela, il est donc essentiel de passer du temps aux étapes de mise en place du cours : définitions des objectifs à court terme, connectés aux buts à plus long terme ».

Ces critères qui « favorisent l’acquisition d’une langue étrangère (ou seconde) et les principes de base à respecter », Georges Duquette les liste dans son article Apprendre une langue étrangère en sauvegardant sa langue d’origine, paru sur le site de l’Association canadienne d’éducation. On y lit qu’il convient d’encourager

« la pratique et la réussite d’utiliser la langue en contexte (par exemple, entrer dans une boulangerie, demander du pain, payer la facture et sortir avec le pain) ». En effet « l'enseignement d'un langage standardisé devrait soit s'ajouter ou correspondre le mieux possible au processus naturel d'acquisition en situation de vie (et) les expériences de vie, avec leurs routines et situations de communication, doivent précéder l'apprentissage d'une performance linguistique. »

 

Tiens, aujourd’hui Diallo arrive à l’école et me fait comprendre qu’il n’est pas en forme. Et bien nous allons nous plaindre un peu, chacun à notre tour. « Tu as mal où ? »...

Illustration : Stéphanie Kilgast, Licence CC, Flickr

Références :

CECRL - Cadre européen commun de référence pour les langues - Eduscol
http://eduscol.education.fr/cid45678/cadre-europeen-commun-de-reference-cecrl.html

Pourquoi sommes-nous si nuls en anglais - Sandrine Chesnel, L'Express - Juin 2014
http://www.lexpress.fr/education/pourquoi-sommes-nous-si-nuls-en-anglais_1550045.html

Apprendre les langues, apprendre le monde - Comité stratégique des langues, Education nationale - .pdf
http://cache.media.education.gouv.fr/file/02_Fevrier/91/5/Apprendre-les-langues-Apprendre-le-monde_206915.pdf

Apprendre un langue étrangère en sauvegardant sa langue d'origine - Georges Duquette, - Association canadienne d’éducation
http://www.cea-ace.ca/fr/education-canada/article/apprendre-une-langue-%C3%A9trang%C3%A8re-en-sauvegardant-sa-langue-d%E2%80%99origine

Enseigner le FLE dans une classe surchargée, c’est possible ? - Blog Snowcat FLE
http://snowcat-fle.com/enseigner-le-fle-dans-une-classe-surchargee-cest-possible/

 

 



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