Articles

Inspecteur des écoles primaires, un métier et une âme

M. Noureddine Touati nous dépeint son métier dans ses multiples facettes et présente avec passion un projet prometteur sur la traduction "Trascol"

Par Om El Khir Missaoui , le 09 février 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 15 février 2016

M. Noureddine Touati-Inspecteur Des écoles Primaires

L’inspecteur est la figure emblématique de la supervision du travail de classe par la hiérarchie. On lui prête intuitivement d’autres attributions comme celles de participer à l’élaboration des programmes officiels, des manuels, voire de la stratégie éducative.

Adulé ou craint, mentor ou juge, proche ou distant, dans ce métier les perceptions les plus contradictoires se succèdent et se superposent sans cesse. Entre les véritables prérogatives officielles, les inégales pratiques de terrain, les diverses représentations que se fait chaque inspecteur de son rôle et de ses tâches, le profil de ce métier, malgré ses constantes, se redéfinit certainement au singulier.

Afin d’apporter un éclairage particulier à cet acteur de l’éducation, nous avons approché un inspecteur des écoles primaires M. Noureddine Touati, très considéré par ses pairs et ses « protégés » comme se plaisent à le dire les instituteurs de sa circonscription qui témoignent de son empathie sans faille à leur égard.

L'homme ne manque pas de superbe, toujours affable et modeste, il a su nous embarquer dans les méandres d'un métier pour le moins qu'on puisse dire ardu mais passionnant, un métier qui implique dans son sillage le corps des enseignants ô combien demandeur de repères dans leur exercice. En 2008, après deux ans de formation au CENAFFE (Centre national de Formation de Formateurs en Education), M. Touati est promu à son grade actuel. Un parcours original qui fait d’un éducateur initialement matheux (titulaire d’une maîtrise en mathématiques et d’une première année avec réussite en master didactique des mathématiques), juste après la réussite au concours d’inspection, un francisant qui s’intéresse aussi à toutes les richesses et complexités du bilinguisme.

En quoi consiste le métier d’inspecteur des écoles primaires ?

Les missions de l’inspecteur dans le contexte tunisien sont définies par la loi de 2011. Elles sont au nombre de trois, à savoir l’évaluation, l’encadrement et l’innovation. Les dites missions constituent un cadre dans lequel agit l’inspecteur. Cependant, de nos jours, le non-dit du métier pèse beaucoup sur les règles explicites de travail ayant pour objectif noble l’amélioration de la qualité de l’enseignement. Ce métier est tiraillé par plusieurs contraintes d’origines diverses. Il est devenu désenchantant.

Et si on explicitait ce non-dit et ses implications ? 

Votre pratique vous a certainement outillé pour force propositions et réalisations dans ce domaine mal pensé de l’encadrement.

Actuellement, une réforme s’impose pour pouvoir redéfinir radicalement les missions de l’inspecteur dans un système qui prétend répondre positivement à la demande des experts et de la noosphère. Le monde évolue exponentiellement, l’enseignement le doit aussi. L’école n’est plus la locomotive traditionnelle de cette évolution incessante.

L’évaluation actuelle des enseignants est devenue une tâche insensée, un rituel pratiqué régulièrement sans impact tangible. C’est une mission à repenser dans l’urgence pour pouvoir promouvoir efficacement le métier de l’éducation.

Ces derniers dires ne prétendent pas incriminer les enseignants, mais signalent un problème de démotivation de ces derniers. Le système éducatif est à présent tiraillé par les différents acteurs et les différents partenaires. Dans un climat pareil, les éducateurs éminents s’égarent et s’estompent en se trouvant étrangers à un monde nouveau pour eux, régi par des règles de travail nouvelles et aberrantes parfois.

De nos jours l’évaluation, l’encadrement et l’innovation sont des tâches très sensibles en l’absence de tout contrat de travail avec des clauses claires. Nous sommes tous plongés dans l’incertitude dans un système pareil où le travail comme valeur ne prime pas sur les autres soucis des décideurs et des acteurs. Le problème de l’éducation est par excellence un problème de modèle sociétal et de culture.

Comment évaluez-vous la dynamique de votre corps de métier ?

Quant à la logique de travail de l’inspecteur actuel, elle ne témoigne d’aucune stratégie de travail, ni d’une action délibérée et fondée. C’est une routine assurée par un corps qui parait soudé alors qu’il agit sans identité propre. La coopération dans le corps est quasi-absente. Chaque inspecteur se fixe un plan de travail sans aucun rapport avec un plan d’action national ou régional. Il œuvre individuellement comme un simple salarié qui a un volume de travail à assurer indépendamment de son efficacité et de son efficience. La quantification est devenue le souci majeur pour répondre aux demandes institutionnelles.

Il est temps de repenser le métier d’inspection pour que ce corps censé être garant de la réalisation des finalités et des objectifs du système éducatif, ne soit pas voué à la disparition. Le registre de supervision pédagogique lui-même est devenu usé et vieilli. Il nécessite un amendement pour qu’il soit harmonisé avec les attentes sociales et les aspirations des éducateurs.

Scruter un horizon meilleur passe essentiellement par un travail de remodelage du système lui-même. Un tel remodelage s’impose pour éviter radicalement le non-dit qui pèse lourdement sur toute la société.

Comment alors rallier les éducateurs pour une vision commune des choses, mobiliser ses troupes en quelque sorte?

Dans un climat pareil, la dimension psychologique devient plus qu’intéressante pour pouvoir engager les acteurs sur terrain dans des projets. Le projet pédagogique est l’une des entrées possibles pour installer l’esprit de coopération, c’est d’ailleurs l’opportunité la plus plausible à mon sens. Dans un projet, les enseignants pourraient agir et réfléchir sans contraintes, et ce sans pour autant négliger les fondements pédagogiques. Dans une telle optique, c’est l’inspecteur qui agit comme pilote devant un tableau de bord multidimensionnel pour pouvoir apporter et / ou orienter les régulations possibles. Son rôle optimal est d’éviter les glissements probables et de s’assurer du bon déroulement de l’action conformément aux objectifs fixés.

Un projet fédérateur et innovant qui s'est déployé lentement mais sûrement

TRASCOLDans ce cadre, le projet TRASCOL, qui est une aventure à vrai dire, a été lancé en 2014/2015 pour sensibiliser les enseignants, et à travers eux leurs apprenants, à l’importance de l’abus du recours à la traduction. Au départ, l’idée était étrange aux enseignants, et il a fallu deux mois de concertation pour pouvoir aboutir à un consensus. Ils ont bénéficié d’un mois d’expérimentation dans les classes avant de s’aventurer et d’accepter de s’y impliquer volontairement. L’action a été menée dans un climat de tension, un climat secoué par les conflits entre le ministère et le syndicat des enseignants. L’action dans des conditions pareilles était risquée. Cependant, les enseignants impliqués ont continué à travailler avec dévouement. Ils ont contribué massivement et volontairement à l’action.

Tous les dires sont insuffisants pour exprimer mes remerciements à tous les membres éminents du groupe. Ils ont enduré et ont subi une pression incessante pour assurer le bon déroulement de l’action. Je tiens à réitérer mes remerciements à toute cette famille à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir pour l’engagement inconditionnel et pour la qualité prodigieuse de leur apport. En fait, cela a été l'occasion de formuler un autre non-dit : tout le monde fait de la traduction en classe de français pour expliquer cette langue mais avec une sorte de culpabilité alors que cela peut être un acte pédagogique fructueux s'il est formalisé et intégré comme il se doit.

Cette année 2015/2016, le projet TRASCOL vient d’être relancé avec des modifications apportées à la conception initiale. Cette année, les textes qui feront l’objet de traduction interprétative seront fortement attachés au thème d’étude « Paix et Tolérance ». Et pour émailler la cérémonie finale, deux autres concours vont être ajoutés. Il s’agit d’un concours de théâtre filmé et d’un autre pour la musique.

Apprendre la TRADUCTION pour éviter la traduction

TRASCOL 2016, comme pour la première édition, se fixe les mêmes objectifs purement pédagogiques. Le plus noble parmi ces objectifs demeure la sensibilisation du public cible aux limites de la traduction littérale. La traduction interprétative est une solution retenue pour éviter les effets néfastes de l’abus du recours à la traduction littérale. Notre slogan de départ « Apprendre la TRADUCTION pour éviter la traduction » résume univoquement toutes nos intentions pédagogiques.

Groupe Trascol

Quant aux perspectives du projet, nous comptons mieux développer l’idée pour faire appel à l’outil informatique dans une traduction assistée. C’est une aspiration qui demande beaucoup de préparation et une longue réflexion sur son efficacité pédagogique. Une telle action sans objectifs purement pédagogiques serait une action vouée à l’échec. Nous pensons agir sur quelques variables didactiques afin de voir comment se comporte réellement un apprenant face à la machine. Comment il procède pour traduire « intuitivement » un texte d’une langue à l’autre ? Reste-t-il toujours attaché à la traduction littérale ?

Les réponses à ces dernières questions nous aideraient à mieux décrire les zones d’ombre dans un processus de traduction. Elles nous permettraient de décliner rationnellement les objectifs d’une mise en contact de deux langues ou plus. Ces éléments de réponse étaieront nos choix d’installer des clubs de traduction dès un âge précoce pour essayer de profiter pleinement de cette pratique naturelle souvent gommée. TRASCOL prétend perspicacement défendre l’idée que l’école pourrait fonctionner autrement dans le sens où elle peut éviter les lignes de démarcation entre le fonctionnement institutionnel et le fonctionnement social.

Quels sont vos projets à venir ?

Un rêve, mon rêve, affirme M. Touati, c'est d'associer la recherche, universitaire ou autre, pour la documentation, l'étude, l'analyse, le suivi et l'amélioration des processus de traduction.

Par ailleurs, je travaille sur un projet d’association éducative, Observatoire des Projets Pédagogiques Prometteurs (OPPP), visant à repérer des axes de travail novateurs, à briser l’isolement de praticiens créatifs, accompagner et soutenir le processus de genèse culturelle, scientifique ; etc. au sein de l'école ainsi que dans les espaces connexes où l’enfance se doit de vivre des conditions favorables à son épanouissement.

Merci M. Touati. Thot vous souhaite plein de courage et de succès dans toutes vos entreprises. 

 



Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné