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La pente glissante des experts : trop sollicités

Les experts sont de plus en plus appelés à commenter dans les médias... y compris sur des sujets qu'ils ne maîtrisent pas du tout

Par Alexandre Roberge , le 07 mars 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 07 avril 2016

Le monde est complexe. Il s'agit, certes, d'un immense truisme, mais cette réalité explique que le grand public a parfois du mal à comprendre des éléments qui le façonnent. Des conflits qui persistent, des programmes politiques, des phénomènes sociaux ou scientifiques; ce ne sont pas les sujets qui manquent qui peuvent désarçonner les gens qui essaient de comprendre leur monde.

Alors, les médias et les organisations font appel à des experts. Ce qui semblerait logique : ces personnes ont davantage étudié le sujet en question. Parmi celles-ci, certaines passent régulièrement à la télévision. Donc, ces personnes sont sérieuses et leur point de vue a plus de valeur, non?

Des charlatans parmi les savants

Il était tentant de répondre positivement à la question jusqu'en avril 2013 où le réseau belge RTBF diffusait le documentaire « La dictature des experts »  qui montrait que beaucoup d'experts n'en étaient pas. Il y était montré, par exemple, un œnologue qui juge un vin non pas sur sa robe, son bouquet ou son goût, mais par la provenance du pays, le prix et l'étiquette de la bouteille…

Depuis la parution du documentaire, il semble y avoir de moins en moins de complexes à traiter du sujet des experts et des doutes les entourant. En fait, les médias sont tiraillés entre le besoin d'expertise et aussi la notoriété d'un invité. En effet, comme l'a expliqué l'émission de Philippe Vandel à France Info en octobre 2015, la France ne posséderait que 300 véritables personnalités connues de tous. Or, il en faudrait 2 000 pour combler les besoins d'invités aux talk-shows, aux journaux télévisés, etc. Conséquemment, les médias préfèrent inviter les « vedettes » même si elles sont surexposées et pas toujours compétentes pour commenter.

Le chroniqueur québécois Patrick Lagacé traitait du sujet dans ce papier en citant en exemple un confrère qui est spécialisé en terrorisme. Le médias en question voulait toutefois qu'il vienne commenter devant les caméras sur la mafia. Il avait certes quelques notions sur le sujet, mais beaucoup moins que d'autres individus qu'il connaît. Il leur a alors suggéré ces noms et refusé la demande d'entrevue.

Comme l'écrira si bien le journaliste sur cette question des experts appelés sur des sujets qu'ils ne maîtrisent pas : « Le hic, c’est tous ceux qui disent oui. » Effectivement, comment justifier une malhonnêteté de la sorte ? D'autant plus que les avis de ces spécialistes ne sont pas innocents, ils aident à forger l'opinion publique et même politique sur un sujet.

Un sentiment supérieur erroné

Une étude récente pourrait expliquer ce comportement. Le chercheur Stav Atir du département de psychologie de l'université Cornell a conduit une expérience auprès de 570 personnes. Ceux-ci devaient identifier, durant les 3 premières phases de test, si des termes dans un sujet (économie, biologie, etc.) étaient connus des participants. Parmi ceux-ci étaient cachés des notions inventées. Pourtant, tous les participants qui s'affirmaient experts d'un domaine disaient les connaître. Même avec un quatrième test qui avertissait bien que la liste pouvait contenir des faussetés, malgré un peu plus de prudence, les experts disaient tout connaître.

En fait, c'est le dernier test qui a révélé davantage aux chercheurs le nœud du phénomène. Il s'agissait d'un test de géographie américaine dans lequel le niveau de connaissance était le même, mais certaines cartes étaient bâties de façon plus simples que d'autres. Sur celles plus simplistes, les participants répondaient en exagérant, se sentant supérieur puisqu'en confiance. Ce serait donc une impression exagérée de savoir qui donnerait involontairement aux experts cette confiance pour aller témoigner sur tout et n'importe quoi.

Ajouter à cela de la notoriété médiatique et il est facile de devenir un invité régulier qui parle de beaucoup de choses en ayant des opinions tranchées qui n'ont rien à voir avec la maîtrise d'une expertise.

Avec un grain de sel

Alors, oui, le public profane a raison de se méfier des experts. Toutefois, il ne devrait pas tomber dans la paranoïa. Certes, les supposés éminents commentateurs en économie n'avaient pas prévu, par exemple, la crise de 2008, mais cela ne veut pas dire qu'il faille balayer les experts du revers de la main.

Comme le rappelle cet éditorial du magazine de l'ACFAS sur l'expertise, l'expert permet de compléter les questions parfois incomplètes des gens qui s'y connaissent moins. Il peut même amener le public à s'intéresser à d'autres phénomènes, à ouvrir ses horizons. Toutefois, il a la responsabilité de transmettre un message posé et factuel qu'il sera plus difficile de tourner en une citation choc pour les médias. De plus, il doit avoir l'honnêteté par rapport à ses connaissances et ne pas dire oui à toutes les demandes d'entrevue uniquement pour nourrir la bête médiatique. Il en va de sa crédibilité future.

Illustration : Pretty Vectors, shutterstock

Références

Bouchard, Frédéric, and François Claveau. "ÉDITORIAL – Expert Et Société : Entre Méfiance Et Dépendance." Acfas.ca. Dernière mise à jour : Avril 2015. http://www.acfas.ca/publications/decouvrir/2015/04/editorial-expert-societe-entre-mefiance-dependance.

Delille, Benjamin. "Les Experts Le Sont Beaucoup Moins Qu’ils Ne Le Croient." Slate.fr. Dernière mise à jour : 12 août 2015.
http://www.slate.fr/story/105469/experts-exagerent-connaissances
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"Experts Are Especially Prone to Claiming They Know More Than They Do." BPS Research Digest. Dernière mise à jour : 12 août 2015. http://digest.bps.org.uk/2015/08/experts-are-especially-prone-to.html?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+BpsResearchDigest+%28BPS+Research+Digest%29.

Lagacé, Patrick. "Le Monstre a Faim." La Presse+. Dernière mise à jour : 29 mai 2015.
http://plus.lapresse.ca/screens/6a91b624-7c47-4e6f-ae5b-f55410559c1f%7C_0.html
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Lalime, Thomas. "Ces Experts Sans Expertise Aucune." Le Nouvelliste. Dernière mise à jour : 17 mars 2015.
http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/142596/Ces-experts-sans-expertise-aucune
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Vandel, Philippe. "Pourquoi Voit-on Toujours Les Mêmes Têtes à La Télé ?" France Info. Dernière mise à jour : 24 octobre 2015.
http://www.franceinfo.fr/emission/les-pourquoi/2015-2016/les-pourquoi-2015-2016-du-24-10-2015-24-10-2015-05-40
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