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Ecole sponsorisée : qui est gagnant ?

Les grandes entreprises sponsorisent l'éducation nationale.

Par Élodie Lestonat , le 05 avril 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 12 avril 2016

Plus de 12 millions d’élèves du primaire et du secondaire ont effectué leur rentrée scolaire en 2015 en France. Or c’est dans la période allant du cours préparatoire à la classe de terminale que les enfants développent leurs goûts et acquièrent leurs valeurs.

Pour un chef d’entreprise, réussir à positionner le logo de sa société sous le regard de tous ces écoliers, collégiens et lycéens, c’est un peu comme connaître les chiffres gagnants de la loterie pour les 30 années à venir. En effet, il a été montré que deux tiers des produits ayant été consommés pendant l’enfance le seront également à l’âge adulte.

Cette année, le gouvernement français aura dépensé 8 360 Euros en moyenne par élève. Et chaque famille ajoute 760 Euros pour faire face aux dépenses de la rentrée. Pour un marché de l’enseignement estimé à près de 900 milliards d’Euros par an. De quoi faire faire de beaux rêves à plus d’un directeur marketing.

Afin d’éviter toute tentation et tentative d’utiliser le temps de l’école comme temps de cerveau disponible pour installer chez le futur adulte des réflexes de consommateur, l’interdiction de la publicité à l’école fût votée dès 1936. Et le principe de « neutralité  scolaire » fût réaffirmé à de nombreuses reprises jusqu’aux années 1980.

L’école devait être libre afin d’offrir à chacun sa propre capacité de jugement. Malheureusement, la crise économique et la part toujours plus importante que l’Etat doit consacrer à l’éducation au sein de son budget (quelques 6,8% du PIB) ont fini par mettre à mal cette indépendance. L’interdiction de la publicité à l’école a par exemple été remplacée par un principe de « neutralité commerciale » et la réforme des rythmes scolaires a été l’occasion pour l’état de basculer la responsabilité d’une partie du financement de l’école vers des collectivités locales parfois démunies.

L’entreprise s’installe sur les bancs de l’école

Le désengagement progressif de l’Etat dans la prise en charge de son action éducative est-elle une aubaine pour de grandes entreprises aux reins solides lorgnant sur un marché qui pourrait s’avérer fort prometteur ? La réponse est évidente. Pour fonctionner, pour mettre en place des méthodes d’enseignement novatrices et adaptées à un public toujours plus tourné vers les nouvelles technologies, l’école, tout comme le collège et le lycée, a besoin de toujours plus de moyens. Et si l’argent ne se trouve plus en quantité suffisante dans les caisses de l’Etat, les grands groupes industriels possèdent, eux, les moyens d’une telle évolution.

Certains n’ont d’ailleurs pas attendu de signer des partenariats avec l’Etat pour s’afficher au regard innocent des bambins. Par le biais de kits pédagogiques distribués lors de sorties scolaires, de conférences proposées gratuitement au sein des établissements, du développement d’actions éducatives et culturelles sur le temps périscolaire, de la création de sites internet éducatifs, ils se sont depuis longtemps positionnés dans l’environnement des enfants.

Aujourd’hui, placer son logo à côté de celui du ministère de l’Education Nationale, comme un groupe pétrolier français a pu le faire à côté de celui du ministère de la Jeunesse et des Sports, serait aux yeux des parents un gage de neutralité et d’objectivité et ferait tomber les dernières réticences des associations et des professeurs.

Ainsi les élèves se brossent les dents, apprennent l’équilibre alimentaire et le plaisir gustatif sous l’œil bienveillant de multinationales de l’agroalimentaire sans que cela offusque le moins du monde leurs parents et leurs enseignants.

Entreprise à l’école : partenaire ou lobbyiste ?

Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Jusqu’où peut-on laisser les acteurs du monde économique s’installer dans l’environnement scolaire ?

Si la mission traditionnelle de l’école était d’apprendre à nos enfants à devenir des adultes autonomes capables de réfléchir et de développer leur propre esprit critique, l’idée qu’elle forme également les acteurs économique de demain n’est plus contestée. Pour les entreprises, les enjeux sont de taille.

Il ne s’agit pas uniquement de créer dès le plus jeune âge le besoin de consommer et d’orienter le choix vers les produits de sa fabrication, mais bien de chouchouter ces élèves qui sont pour certains d’entre eux les décideurs de demain. Financer les besoins en micro-informatique d’un collège, la rénovation de la salle de sciences du lycée voisin, des voyages scolaires ou la mise en place d’activités sportives coûteuses peut en effet s’avérer un excellent investissement à long terme. Car ce sont parmi les enfants qui en auront été bénéficiaires que se trouvent notamment les futurs dirigeants de PME tout autant que ceux de grands groupes financiers.

Il n’en demeure pas moins que la vigilance est de règle. Nous souhaitons tous le meilleur pour nos enfants : les meilleures écoles, les meilleurs enseignants, les meilleures conditions d’enseignement, les meilleurs équipements pour les accueillir et les meilleures chances de réussite.

Mais il ne faudrait pas que notre désir de les voir évoluer dans ce qui peut être proposé de mieux en apparence nous aveugle. Les puissants groupes industriels ou financiers, à qui l’on aurait ouvert les portes de la maison « éducation », pourraient être tentés de s’adonner à une forme d’entrisme de par leurs moyens parfois quasi illimités. En devenant partenaires de l’école, ils s’autorisent sans doute à influencer les futurs choix de consommation des élèves, mais pour autant ils ne gagnent pas le droit de manipuler leurs cerveaux.

Illustration : Alex Oakenman, Shutterstock.com

Références

Aries, Paul. "Libérer L'école De La Pub. - Libération. Date de publication 8 septembre 2003. http://www.liberation.fr/tribune/2003/09/08/liberer-l-ecole-de-la-pub_444179.

Caillat, Sophie. Rue89. Date de publication 11 juillet 2013. http://rue89.nouvelobs.com/2013/07/11/total-depense-millions-entrer-les-cartables-enfants-244117.

"Les Dépenses Des Familles Pour La Scolarisation Des Enfants - Ministère De L'Éducation Nationale, De L'Enseignement Supérieur Et De La Recherche." Ministère De L'Éducation Nationale, De L'Enseignement Supérieur Et De La Recherche. Date de consultation 4 avril 2016. http://www.education.gouv.fr/cid92789/les-depenses-des-familles-pour-la-scolarisation-des-enfants.html.

"L'éducation Nationale En Chiffres - Ministère De L'Éducation Nationale, De L'Enseignement Supérieur Et De La Recherche." Ministère De L'Éducation Nationale, De L'Enseignement Supérieur Et De La Recherche. Date de consultation 4 avril 2016. http://www.education.gouv.fr/cid57111/l-education-nationale-en-chiffres.html.

"L’Etat Lâche L’éducation Et La Jeunesse : Le Pétrolier Total Va Financer Nos écoliers !" Wikistrike. Date de publication 11 juillet 2013. http://www.wikistrike.com/article-l-etat-lache-l-education-et-la-jeunesse-le-petrolier-total-va-financer-nos-ecoliers-119025420.html.

"Signature Accord-cadre Entre Le Ministère Et Total Avec L’association « Sport Dans La Ville » - Le Site Du Ministère De La Ville, De La Jeunesse Et Des Sports." Sports.gouv.fr. Date de publication 7 juin 2013. http://www.sports.gouv.fr/accueil-du-site/a-la-une/article/Signature-accord-cadre-entre-le-ministere-et-Total-avec-l-association-Sport-dans-la-ville.

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