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Vers un système d'éducation sans âme?

Est-ce que la rigidité de fonctionnaires nuisent à la créativité dans le système scolaire québécois?

Par Alexandre Roberge , le 08 mai 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 08 juin 2016

Gérer un système éducatif est exigeant. Qu’on aime ou non leurs directives, il y a une pression énorme sur les politiciens et fonctionnaires. Après tout, quelques erreurs grossières de leur part peuvent mener à une génération complète d’enfants qui auront des lacunes dans leurs compétences et savoirs. Alors, forcément, il est plus facile de rester conservateur et de réemployer les mêmes recettes qui semblent, en tout cas, avoir fait leurs preuves.

Et puis, la société change. Elle fait moins d’enfants qu’avant et, conséquemment, ceux-ci obtiennent plus d’attention. Cela additionné à une peur — rationnelle ou non — de dangers d'importance diverses ont forcé les écoles à agir toujours plus prudemment, voulant à tout prix éviter les procès. Or, ce conservatisme et ces peurs en arrivent à aseptiser beaucoup trop l’éducation aux goûts de certains.

Il était une fois des mezzanines...

Ce débat s’est amorcé au Québec au tout début d’avril. En 2006, Yves Nadon avait, avec l’aide de parents s’y connaissant en construction et ingénieurs, bâti une mezzanine dans sa classe de l’école Notre-Dame-du-Rosaire de Sherbrooke où les élèves pouvaient aller lire. Une expérience qui a non seulement bien fonctionné, mais qui s’est propagé dans douze autres classes dans la même ville. Or, début avril, la Régie du bâtiment, contactée par la Commission scolaire de la Région de Sherbrooke (CSRS), décrétait la destruction de ces structures puisqu’elles représentaient un «risque» pour les enfants.

Une décision qui n’a pas plus aux gens du milieu de l'éducation et aux élèves qui aimaient bien cette approche différente de l’aménagement de la classe. D’ailleurs, monsieur Nadon, désormais directeur littéraire, y est allé d’une lettre ouverte enflammée où il ironisait sur l’obsession sécuritaire des fonctionnaires : « Nos livres, nombreux dans nos classes, sont faits de papier. Plus nous en avons, plus il y a risque de propagation du feu. »

Dans la foulée de cette décision, des billets sont apparus sur la Toile québécoise montrant l’exaspération de parents et de penseurs du milieu de l’éducation. Par exemple, ce père explique longuement comment les enfants ne peuvent plus jouer à rien dans les cours d’école tellement les établissements sont frileux des blessures. Ou qu’avec l’augmentation d’allergies, il est devenu un vrai casse-tête de préparer les sacs-repas. Marc-André Girard, directeur et auteur sur la pédagogie, rédigera un texte qui soulignera encore plus le problème soulevé par les mezzanines : l’adieu à l’originalité pédagogique.

Tuer la créativité scolaire

Dans son texte, monsieur Girard se plaindra du fait que cette décision a été encore une fois prise dans des bureaux loin de la réalité scolaire. Conséquemment, note-t-il, il s’agit encore d’une façon de tuer une approche créative de l’éducation. Que chaque classe soit banale, mais sécuritaire. D’accord, mais à quel prix? Celui de retirer le plaisir de la lecture?

Monsieur Girard n’en est pas à sa première diatribe sur la rigidité du système québécois. Dans un texte du Huffington Post, il souligne à quel point l’éducation n’est pas centrée sur l’élève, mais sur le système. Cela mène à une inertie qui plombe particulièrement les écoles publiques pendant que les écoles privées, elles, ont un peu plus de latitude pour ajuster la pédagogie et la rendre plus vivante. Il dénonce aussi la lente saignée des fonds publics en éducation qui participent en outre à ce conservatisme nuisible.

Qu'est-ce quie explique une telle déconnexion des fonctionnaires par rapport aux besoins? Le chroniqueur québécois Patrick Lagacé l’illustre bien lorsqu’il parle d’une réinjection d’aide aux devoirs faite par le gouvernement québécois… alors que de plus en plus d’études montrent que les devoirs sont pratiquement inutiles pour l’apprentissage. En traitant du sujet avec un chercheur, il lui demande si le Ministère est au courant de cela. En fait, ces données sont bien souvent ignorées au profit de légendes pédagogiques (par exemple : les styles d’apprentissages auditifs, visuels, etc.) auxquelles les hauts fonctionnaires défendent sans jamais oser les remettre en question.

Un brin d’espoir

Tout n’est toutefois pas noir au Québec. Certaines personnes du corps enseignant essaient, tant bien que mal, à dynamiser l’éducation et la moderniser. Par exemple, François Bourdon et Pierre Poulin ont décidé de créer une iClasse. Une salle de cours extrêmement moderne avec des outils permettant d’être plus en lien avec les réalités numériques de nos jours et de créer, par exemple, des baladodiffusions et autres. De plus, cela brise, selon monsieur Bourdon, l’enseignement traditionnel hérité du Committee of Ten américain datant de 1892.

De son côté, Marc-André Girard et huit coauteurs ont signé un « Manifeste pour une pédagogie renouvelée, active et contemporaine ». Toutefois, le texte a fait davantage écho en France qu’au Québec où il était, à la base, destiné. Néanmoins, ce texte de 2015 reste encore pertinent et une source de réflexion pour dynamiser l’enseignement. Est-ce que le Ministère de l’Éducation en prendra note? Seul l'avenir le dira.

Enfin, quant aux mezzanines, tout n’est pas perdu. Avec l’intervention du ministre de la région, le directeur de la CSRS les fera analyser par des inspecteurs en Régie du bâtiment. Toutefois, avec leur structure en bois, elles pourraient bien encore disparaître. Ou, dans le meilleur des scénarions, il serait fort possible que les écoles déboursent pour en faire reconstruire certaines aux normes. Le créateur de ces mezzanines est d’ailleurs d’accord pour les adapter aux consignes. Or, comme il l’écrira à la toute fin de sa lettre : « Je nous souhaite des classes qui suivent plus que la consigne. »

Illustration : velkr0 via Foter.com / CC BY

Références

Bourdon, François. "On n’est pas des maitresses d’école." Fbourdon. Dernière mise à jour : 10 avril 2016. http://www.fbourdon.com/2016/04/10/on-n-est-pas-des-maitresses-d-ecole/.

Girard, Marc-André. "L'école Québécoise: Dépassée, Inerte, Inflexible." Le Huffington Post. Dernière mise à jour : 19 mai 2015. http://quebec.huffingtonpost.ca/marc-andre-girard/ecole-quebecoise-education-priorite-quebec-eleves-difficulte-enseignement_b_7309138.html.

Girard, Marc-André. "La Dictature De La Banalité." Magirard.com. Dernière mise à jour : 9 avril 2016. http://www.magirard.com/la-dictature-de-la-banalite/.

IClasse6. Consulté le 4 mai 2016. http://www.iclasse6.com/.

Lagacé, Patrick. "Si L'école était Importante (9)." La Presse. Dernière mise à jour : 1er mars 2016. http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/patrick-lagace/201602/27/01-4955295-si-lecole-etait-importante-9.php.

"L’école a Tué L’école." Cool Dad. Dernière mise à jour : 6 avril 2016. http://cooldad.ca/fr/lecole-a-tue-lecole/.

Manifeste Pour Une Pédagogie Renouvelée, Active Et Contemporaine. Consulté le 4 mai 2016. http://www.pedagogieactive.com/.

Marchand, Carl, and Brigitte Marcoux. "Des Aménagements Pour Favoriser La Lecture Seront Détruits Dans Des Classes De Sherbrooke." Radio-Canada.ca. Dernière mise à jour : 5 avril 2016. http://ici.radio-canada.ca/regions/estrie/2016/04/05/004-mezzanines-structures-lecture-detruites-csrs-sherbrooke.shtml.

Nadon, Yves. "Disparition Possible Des Mezzanines De Lecture Dans Les écoles Primaires." La Presse. Dernière mise à jour : 8 avril 2016. http://www.lapresse.ca/la-tribune/opinions/201604/08/01-4969226-disparition-possible-des-mezzanines-de-lecture-dans-les-ecoles-primaires.php.

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