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Les vies rêvées des adolescents

Mythe et fantasme du monde des adultes

Par Nicolas Le Luherne , le 16 mai 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 23 mai 2016

Narcisse, Nicolas Gent, Flickr 2012

Les réseaux sociaux, ce n’est pas la vie”, “Il passe son temps sur son portable”... Que fait cette jeunesse qui perd son temps à tapoter sur son smartphone ? C’est un peu ce que traduit Alain Finkielkraut le 19 octobre 2009 quand il déclare : “Internet, c’est n’importe quoi” en marge des débats au forum de Libé.

Le numérique a apporté au monde des adolescents un nouvel espace-temps dématérialisé. Ils ont accès, en permanence, à un espace de créativité, d’expression et parfois de confessions. Sont-ils les seuls ? Non a-t-on envie de dire quand on voit le succès du “#jeudiconfession” de twitter.

N’est-ce pas un peu facile d’accuser Internet à la place des usages que l’on en fait. C’est l’intention qui compte même si l'instantanéité, l’ubiquité et la possibilité d’être connecté en permanence révolutionnent nos modes de vies.

Des communautés toujours plus grandes

L’accès au World Wild Web est une rupture profonde dans notre civilisation. Notre rapport à l’autre et aux autres a profondément évolué. Nous ne consommons plus et n’aimons plus de la même manière car nous avons accès à toujours plus de monde, toujours plus vite et toujours plus loin. Si la communauté est plus grande, est-ce que tout a changé, de fond en comble, pour les adolescents ?

Pierre Henry-Roux Despart, dans son article « J'ai testé Tinder : après 70 matchs et 2 rencontres, l'impression de regarder un catalogue » pour l’Obs le + du 7 février 2015, dit : ”La génération Y veut tout sans attendre.", "Jouir sans entraves", disaient déjà les tenants de mai 68. On veut tous être aimé. La fracture n’est peut-être pas sur les aspirations mais sur l’usage ou plutôt le chemin pour y aboutir.

Un monde en mutation

Nous pensons, produisons et diffusons dans un espace et du temps dématérialisés sans que les relations en soient pour autant immatérielles. Je n’ai jamais rencontré physiquement Denys Lamontagne, directeur général du Thot Cursus, il n’en reste pas moins que nous avons une réelle relation de travail.

L’empathie joue au travers des communications au groupe de rédacteurs comme lors des commentaires personnels. Il nous encourage, nous relance et nous invite à réfléchir. Les mots restent un miroir de l’âme. Pourquoi serait-ce si différent pour un adolescent ? D’autant que, cet adulte en construction édifie son rapport au monde pour demain et après-demain.

Le syndrome Snapchat, Cyprien

Le “youtubeur Cyprien a déjà réfléchi à cette question à travers deux vidéos : Les vieux et la technologie et les jeunes et la technologie. Il pose une regard plein d’ironie et peut-être un peu caricatural sur notre rapport générationnel à la technologie. Il nous décrit un monde de “vieux” toujours avec “un train de retard” et de jeunes toujours plus étranges et connectés.

Dans cette génération Y, même Cyprien glisse d’un statut à l’autre lorsqu’il parodie sa petite soeur victime du “syndrome snapchat”. Cet archétype de l’adolescence bougonne et renfrognée devient, le temps d’une photo éphémère, un visage lumineux. Pour sa communauté virtuelle, elle restera la représentation d’une jeune fille drôle et souriante. Ce visage enjoué est, en revanche, rupture dans la continuité de ce repas familial.

Un seul moment pour plusieurs espaces, nous sommes dotés, grâce aux réseaux sociaux, du don d’ubiquité. Je peux discuter ici et maintenant tout en discutant dans ce même moment là-bas. Au delà du conflit générationnel au sein de la fratrie, peut-on affirmer que les relations de ces communautés, annoncées comme virtuelles, le sont ?

L’adolescence, un moment commun avec des expressions différentes

Un mythe est une représentation amplifiée, déformée par l'imaginaire collectif. Il offre une explication du monde pour un phénomène que l’on ne comprend pas. La jeunesse serait-elle devenue un code restreint pour les adultes et finalement un mythe construit de toute pièce pour la comprendre ? Pas totalement il me semble...  Jean-Yves Barreyre écrivait, déjà, en 1992 :

«Pour que jeunesse se passe, il semble que les jeunes s’affichent anormaux, asymétriques ou difformes, à contretemps, toujours en décalage, différents, étranges aux quotidiens». Il ajoute «L’éthique urbaine est l’art de circuler dans les flux du trafic. Dans le réseau prime la feinte, l’artifice, la fraude, le détour et le détournement.»

Les archives de l’Institut National de l’Audiovisuel en France regorgent de reportages d’une France perdue sous les déhanchements du “twist” ou du “mash-potateos” dans les années 1960. Les jeunes ont toujours eu besoin de lieux “interlopes” pour exprimer leur force collective et leurs différences :

« Le réseau crée le « gang », c’est-à-dire l’équipe, la bande ».

Les nouvelles frontières sont les réseaux sociaux. Ils y repoussent les règles, les codes qui les empêchent de s’exprimer. Ils se réapproprient les réseaux en créant leur propre langage : le “pic speech ou “parlimage. L’adolescence est un moment commun à toutes les générations  avec des rites, des langues et des expressions différentes.

Derrière chaque réseau social : un masque...

Dans le webreportage : "Facebook le réseau social pour les vieux", on observe comment les jeunes gèrent leurs vies numériques. Le Blog du modérateur, dans son billet du premier décembre 2015, analyse les données mises à disposition par médiamétrie sur le thème “les 15-24 ans et le digital”.

Ainsi, “Neuf jeunes de 18 à 24 ans sur dix sont inscrits sur au moins un réseau social dont 76% sur Facebook, 33% sur Snapchat ou 24% sur Twitter”.  Il semble bien qu’il n’y ait pas un lieu mais des lieux d’expression adolescente avec, à chaque fois, une intentionnalité différente. Comme au carnaval de Venise, chaque soirée offre un masque différent en fonction des participants et du contexte. La différence est que les costumes changent instantanément à mesure que le jeune bascule d’un réseau social à l’autre.

...ou plutôt un enjeu de communication

Les adolescents prennent en compte la situation de communication et s’adaptent à leur auditoire. Pour beaucoup, ils ont intégré les enjeux de la communication. Ils sont des êtres souples et agiles qui s’adaptent et adorent découvrir et s’exposer à de nouveaux horizons. Comme des explorateurs, ils repoussent les frontières et font bouger les lignes.

Un exemple : l’extimité prime, souvent, sur l’intimité pour cette génération. Serge Tisseron définit l’extimité comme le désir de rendre visibles certains aspects de soi jusque là considérés comme relevant de l'intimité. La vision de la vie privée a changé. Si le jeune expose ce qu’il fait, il choisit, souvent, avec qui. Facebook est un cadre exigeant car c’est le lieu de la famille alors que snapchat serait le lieu de l’éphémère.

C’est un peu comme à la maison ou au travail,  nous ne laissons pas voir la même chose de nous si on discute avec un collègue, un ami ou nos parents.

Un mythe trop simple pour une situation complexe

Il y a des quatrièmes de couverture qui vous inspirent confiance et vous disent que vous allez apprendre beaucoup. Quand j’ai rencontré le livre de Pascal Lardellier : Génération 3.0, Enfants et ados à l’ère des cultures numérisées, c’est ce que j’ai ressenti immédiatement. Il s’attaque au mythe d’une génération hyper compétente.

«Et que tout le savoir et toute la connaissance soient désormais accessibles en quelques clics ne signifie pas que tout le monde en profite équitablement”».

Autrement dit, il n’y a pas d’évidence avec le numérique. Avec les réseaux sociaux, les jeunes développent des capacités comme la discussion, l’équipe, la créativité qu’il convient de mettre en compétences. Il est nécessaire de poser un regard bienveillant et vigilant. Ces lieux d’apprentissages sociaux en réseau ont comme tout espace intersticiel des zones d’ombre à éviter. Les jeunes ne sont pas un bloc monolithique. Ce mythe est trop simple car la situation est complexe comme l’évoque l’article de Slate la fracture numérique existe aussi chez les digitals natives.

Si une partie de la jeunesse navigue avec aisance dans notre monde digital, tous n’ont pas les “compétences critiques et une capacité de recul vis-à-vis des outils de recherche d’informations en ligne.  C’est aux familles et à l’école d’éduquer pour réduire ce fossé. En effet, le web n’est que très peu amnésique.

Desproges disait “que l’on pouvait rire de tout mais pas avec n’importe qui”, c’est un peu la même chose avec les réseaux sociaux : tout ne s’ouvre pas à tous car n’importe qui peut le voir.

Illustration, Narcisse, Nicolas Gent, Flickr, 2012.

Sources

Les forums de libé, libération, 19/09/2009
http://www.dailymotion.com/video/xajgal_alain-finkielkraut-internet-c-est-n_news

J’ai testé tinder : après 70 matchs et 2 rencontres, l’impression de regarder un catalogue, Henry Roux Dessarps, L’Obs, 7 février 2015.
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1316958-j-ai-teste-tinder-apres-70-matchs-et-2-rencontres-l-impression-de-regarder-un-catalogue.html

Les vieux et la technologie, Cyprien, 3 juillet 2013.
https://www.youtube.com/watch?v=uFpKj3JbORs

Les jeunes et la technologie, Cyprien, 4 juillet 2014.
https://www.youtube.com/watch?v=RAzOOfVA2_8

Définition de mythe, Linternaute.
http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/mythe/

Les Loubards, une approche anthropologique, Jean-Yves Barreyre, L’Harmattan, Logiques sociales, 1992.

Parlez-vous le Pic speech, la nouvelle langue des générations Y et Z, Thu Trinh Bouvier, Editions Kawa, 2015.
http://www.decitre.fr/livres/parlez-vous-pic-speech-la-nouvelle-langue-des-generations-y-et-z-9782367780306.html

Facebook, le réseau social pour les vieux, Fanny Lesbros , Cécile Bourgneuf, Libération, 4 février 2014.
http://www.liberation.fr/video/2014/02/04/facebook-c-est-le-reseau-social-des-vieux_977904

Etude Médiamétrie : les 15 24 ans et le digital, Fabian Ropars, Le Blog du Modérateur, 1 décembre 2015.
http://www.blogdumoderateur.com/etude-mediametrie-15-24-ans/

Extimité,article de wikipédia, collectif, 31 mars 2009.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Extimité

Génération 3.0, Enfants et ados à l’ère des cultures numérisées, Pascal Lardellier, Editions EMS, 2016.
http://www.decitre.fr/ebooks/generation-3-0-9782847698374_9782847698374_2.html

La Fracture numérique existe aussi chez les digitales natives, Jean Laurent Cassely, Slate, 19 janvier 2015.
http://www.slate.fr/story/96995/fracture-numerique-existe-aussi-digital-natives

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