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Mettre en scène une thèse en trois minutes

Ma thèse en 180 secondes

Par Frédéric Duriez , le 20 juin 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 27 juin 2016

L'écriture d'une thèse évoque la solitude et des recherches complexes que seule une poignée d'humains peut comprendre. "C'est tout le contraire", nous disent les candidats à l'épreuve, "ma thèse en 180 secondes". La recherche est passionnante, elle est ancrée dans le réel, elle est souvent liée à un parcours personnel, et surtout, nous pouvons tous en comprendre les enjeux.

Le défi pour ces chercheurs est de présenter leur thèse en trois minutes, avec l'aide d'une seule diapositive, face à un public.

Mais pour parvenir à cette prouesse d'explication, les étudiants doivent user de techniques de communication pour expliquer et maintenir l'attention, en les concentrant sur un temps très bref. C'est ce que cet article se propose d'analyser à partir de trois lauréats francophones 2016.

Mathieu Buonafine et les récepteurs minéralocorticoïdes

Mathieu Buonafine est plus familier des souris que des humains, c'est du moins ce que ses travaux peuvent laisser croire. Il étudie certains facteurs qui favorisernt les maladies cardio-vasculaires. Et pour cela, il analyse les caractéristiques de souris privées d'un des éléments responsables de ces maladies.

Mathieu Buonafine commence par nous impliquer avec une question forte : "Savez-vous quelle est la première cause de mortalité ?", il joue avec nous, et nous donne rapidement la réponse : les maladies cardio-vasculaires.

Il nous présente rapidement un des responsables de ces maladies, qui n'est pas complètement nuisible, et ne peut donc pas être supprimé... Pour évoquer l'ambiguïté du récepteur minéralocorticoïde, tantôt nuisible, tantôt utile, il se déplace d'une position vers une autre. Quand on n'a que 180 secondes, le non-verbal est essentiel !

Mathieu Buonafine utilise également la métaphore policière, qu'il poursuit tout le long de sa présentation. Plutôt que d'évoquer le récepteur, il parle de suspect, du complice NGAL, de la double vie du récepteur. Il utilise un argot propre à l'univers des polars "ils sont de mèche". Voilà donc ces molécules et récepteurs mis en récits, dotés d'intentions,...

D'autres métaphores vont établir une complicité culturelle avec l'audience, d'autant qu'elles coincident avec un sortie cinématographique. Les souris mutantes deviennent des X-Men, plus modestes en apparence, mais capables elles aussi de changer le monde !

Mathieur Buonafine

Mathilde Petton et le décrochage attentionnel

Comme le lauréat précédent, Mathilde Petton respecte la règle des 4 x 20. Les vingt premiers pas, les vingt premiers mots, les vingt premières secondes et les vingt centimètres du visage ont leur importance. Elle choisit de jouer la scène d'une perte d'attention. Suffisamment pour qu'on commence à y croire, puis elle reprend rapidement et nous démontre toute sa maîtrise de la communication orale. C'est du grand art que de simuler la maladresse dans une prise de parole si courte.

Mais le "décrochage attentionnel" est justement le thème du travail de cette étudiante de l'Université de Lyon. Après un démarrage plein d'humour, elle nous donne un aperçu dramatique et concret des enjeux de son sujet d'étude. Une perte d'attention de deux secondes, c'est 70 mètres pour une automobile sur l'autoroute. C'est aussi parfois la cause de l'échec scolaire de milliers d'enfants...

Comme Mathieu Buonafine nous avait expliqué comment prendre la tension des rats, Mathilde Petton nous indique comment elle capte l'activité d'un cerveau. Dans les deux cas, les plus visuels d'entre nous produisent des images liées à la recherche, éloignées des représentations abstraites de travail de thésard.

Enfin, elle utilise une image volontairement très simple, un peu comme si Docteur Maboule s'invitait à un cours de médecine. Notre tête est pleine de petits pois. L'attention se produit quand certains sont stimulés tandis que d'autres sont au repos... Les troubles de l'attention surviennent dès que ces petits pois s'animent ou réduisent leur activité sans cohérence...

 Mathilde Petton - décrochage attentionnel

Bertrand Cochard et la réification

Bertrand prépare une thèse en philosophie. Sa thèse porte sur le travail de Guy Debord, l'auteur de la Société du spectacle. Ici encore tout est parfait. Le jeune philosophe attire notre attention avec une expérience de pensée. Il nous place dans une situation trop connue, où une personne en ignore une autre, comme si elle lui niait toute humaniité.

Pour maintenir notre attention et notre intérêt, Bertrand utilise un ton presque militant pour désigner le "spectacle" créé par le monde des médias et de la publicité. Il nous implique : "cette personne qui ignone l'autre, c'est aussi moi, c'est aussi vous"...

Comme les précédents, il utilise quelques mots qui aident à situer l'ensemble dans un travail de recherche : la "réification" et "l'imagification".

Mais le format des 180 secondes oblige à prendre des racourcis et à emprunter des lieux communs (le cadre méprisant qui traite la caissière comme un objet). Dans un format de 3 minutes, il est impossible de se lancer dans un exemple nuancé !

 

Cette présentation qui porte sur  le travail de Guy Debord, l'auteur de la Société du spectacle, est elle-même un spectacle, et emprunte aux techniques de la démonstration commerciale. Cette mise en abyme n'aurait sans doute pas déplu au philosophe situationniste ! 

Que retenir en terme de communication ?

Ces trois exemples démontrent une maîtrise de nombreuses techniques de communication. L'illustration ci-dessous vous en présente neuf.

  1. Donner une vision de ce qui se passe au quotidien dans le labo
  2. Dramatiser en évoquant par exemple l'échec scolaire, ou les accidents liés au manque d'attention...
  3. Utiliser des métaphores
  4. Etablir une complicité intellectuelle avec l'auditoire
  5. Utiliser le non verbal
  6. Faire preuve d'humour, notamment en conclusion
  7. Soigner l'introduction, ou plutôt l'accroche
  8. Impliquer l'auditoire ("Vous avez sans doute...")
  9. Utiliser un ou deux mots savants, mais pas plus !

180 secondes - synthèse

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources

Camille Malnory et Elise Anne - "Ma thèse en 180 secondes : Mathile Petton" - Lyon Capitale - 18 avril 2016
http://www.lyoncapitale.fr/Journal/Lyon/Actualite/Universite/Ma-These-en-180-secondes-Mathilde-Petton

Ma thèse en 180 secondes - site consulté le 17 juin 2016
http://mt180.fr/

Marine Miller - Le Monde - "Ma thèse en 180 secondes : les doctorants, ces nouvelles stars" - 1er juin 2016
http://www.lemonde.fr/campus/article/2016/06/01/ma-these-en-180-secondes-les-doctorants-ces-nouvelles-stars_4929927_4401467.html

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