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L'engagement militant : ce qui a changé

Et comment les associations et organisations militantes s'adaptent

Par Frédéric Duriez , le 22 septembre 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 12 septembre 2016

Partis politiques, syndicats et associations le constatent régulièrement : les formes d'engagement changent. Les militants et les bénévoles restent moins longtemps dans une organisation, ils expriment des attentes et sont impatients d'agir et de participer aux débats.

Les nouveaux bénévoles sont au coeur des changements sociaux et de l'expansion du numérique. Plus question d'animer des équipes de personnes engagées avec d'anciennes recettes...

Le rapport au temps

Au XXème siècle, l'engagement bénévole se conçoit sur la durée. Les dirigeants des associations se retrouvent parfois plus d'une dizaine d'années aux mêmes places et les bénévoles restent fidèles. Comme en politique, le militantisme se transmet souvent au sein des familles. Les engagements des parents sont repris et prolongés par les enfants.

En comparaison, les adhérents ou bénévoles d'aujourd'hui apparaissent bien volatiles. Les parcours associatifs sont davantage mouvementés, au gré des déménagements, des querelles personnelles, des orientations politiques ou des événements de la vie...

Cette volatilité est un casse-tête pour les associations, d'autant que le temps d'apprentissage ne fait que croître avec la complexité de leur environnement. Le militant évolue dans un cadre politique, juridique, technique et social qu'il doit maîtriser pour agir et prendre position... mais il porte aussi une envie d'entrer rapidement dans l'action.

Les bénévoles veulent des résultats visibles. Se réunir pendant de longues heures, élaborer des stratégies détaillées qui ne se concrétiseront pas, débattre de questions sémantiques, pinailler sur la formulation d'une phrase de procès-verbal... Tout cela les fait fuir !

Une première explication se trouve dans ce que Jacques Ion appelle "l'horizon d'attente" :

"Rapidement dit, hier, on se battait pour des lendemains meilleurs; aujourd'hui, on se bat plutôt pour que demain ne soit pas pire. Cette réduction des attentes s'accompagne sans doute d'un besoin d'action et de résultats concrets."

Une autre explication réside sans doute dans l'explosion du monde numérique, des SMS, des messages sur Facebook ou des tweets, qui ont provoqué une demande de réactivité générale vis-à-vis de tous nos interlocuteurs.

Les rapports de pouvoir au sein des organisations

Les groupes qui s'engagent au XIXème ou au XXème siècle pour une cause sont souvent constitués de notables.  On y retrouve de juristes, des médecins, des notaires, etc. Dans un article très documenté, Yves Dunaud montre comment les associations, les cercles, les sociétés ont été des lieux où se nouaient les liens nécessaires au développement d'une carrière personnelle.

Les militants actuels acceptent de moins en moins de se ranger derrière des figures hiérarchiques. Ils constatent que les structures pyramidales, les longues chaînes de validation ne sont pas adaptées lorsqu'il s'agit de réagir vite.

Le mouvement "Nuit Debout" apparu en France au début de l'année 2016 reflète ce besoin. Le réalisateur Christophe Moyen le définit ainsi :

Un mouvement théoriquement horizontal et donc sans leader, une expérience fragile de démocratie que les médias n’arrivent pas à définir cherchant désespérément dans les vieux schémas une figure de proue.

Les bénévoles et militants des organisations traditionnelles reconnaissent les limites de ces mouvements spontanés. Mais ils partagent aussi cette culture où l'expression est très libre. Ils peuvent être à la fois syndicalistes, membres d'associations, blogueurs et participer à des groupes comme ceux de "Nuit debout". Difficile de leur demander de se ranger derrière un mot d'ordre ou de se cantonner à une activité émiettée.

L'apparition du numérique

Le numérique, les forums et les réseaux sociaux ont créé un besoin d'instantanéité. Plus question d'attendre pour obtenir une information ou un contact. Les outils numériques ont accompagné et amplifié les deux tendances que nous avons évoquées plus haut.

Les forums ou les groupes qui se réunissent autour de mots clés viennent bousculer les débats. Un hashtag (#Blacklivesmatter, #OnVautMieuxQueCa,...) permet d'échanger spontanément avec des centaines ou des milliers de personnes, sans qu'il soit question de hiérarchie...  Certes, le hashtag ne remplace pas l'action militante classique, et  les bonnes volontés qui se retrouvent spontanément sur les réseaux ne permettent pas une logistique ou une organisation structurée. Mais les militants et bénévoles de ces organisations ont eux aussi de plus en plus cette culture des réseaux. Elles peuvent difficilement l'ignorer.

 ce qui démotive

Comment s'adapter ?

Des objectifs concrets à moyen terme

Les organisations militantes et associatives ne peuvent plus se contenter de présenter des idéaux théoriques et lointains. Elles apprenent à fixer des enjeux et des objectifs intermédiaires et accessibles, et à rendre visibles les étapes et les avancées. Les grands principes doivent se traduire dans des logiques et des actions de proximité.

 Ce que ça m'apporte, ce que j'apporte

L'engagement militant, dans une association, un syndicat ou un parti se construisait au XXème siècle sur des valeurs. Du moins le prétendait-on. Parler de bénéfice non financier pour le bénévole aurait semblé incongru...

Dire que l'on attend quelque chose de son engagement n'est plus déplacé. Olivier Filleule ce besoin de "rétribution", qui peut se traduire de différentes manières :

  • des compétences transférables dans le domaine professionnel,
  • des rencontres, une ouverture sur les autres
  • de la reconnaissance
  • une identité, construite par la rencontre avec les usagers ou bénéficiaires, les pairs et l'encadrement de l'association...

Une organisation qui fait appel à l'engagement et au bénévolat doit s'interroger sur ce qu'elle peut apporter sur ces différents points. En ce qui concerne les compétences, de nombreuses associations ont élaboré des "portefeuille de compétences" que les bénévoles peuvent ensuite valoriser dans d'autres contextes.

clés pour favoriser l'engagement

La convivialité, les rencontres, les échanges

Pour une même cause, les personnes qui souhaitent s'engager ont souvent l'embarras du choix des organisations non gouvernementales. Les relations personnelles font souvent la différence. Les départs sont d'ailleurs autant dûs à des divergences personnelles qu'à des désaccords sur le fond. La qualité de l'accueil dans les premiers mois, l'accompagnement tout au long de l'engagement de la personne, et même la façon de dire au revoir sont essentiels.

Le "merci" est la seule rétribution qu'il est possible de donner aux bénévoles ou aux militants. Il est d'autant plus important d'y penser.

Les organisations doivent aussi savoir célébrer les réussites individuelles et collectives, et créer ainsi une histoire et une culture communes.

Utiliser le numérique

Il n'est pas question d'opposer les groupes qui se construisent avec les réseaux numériques et les organisations plus classiques. Dans le monde de la formation, l'expression "blended" renvoie aux dispositifs qui tirent le meilleurs de chacun de ces deux univers, le présentiel, et Internet. Dans les associations, partis politiques et syndicat, le numérique prolonge aussi souvent les actions, les échanges d'informations et la convivialité entre les membres.

Cela signifie que les dirigeants acceptent de perdre un peu de pouvoir, en permettant des échanges pas toujours contrôlés...

Donner des rôles plutôt que des places hiérarchiques

On pourra s'étonner de la reprise de ce conseil d'André Peretti, qui s'appliquait davantage au monde de l'éducation. Et pourtant. Donner des rôles permet à chacun de comprendre le sens  de sa place dans un groupe. Celui-ci peut être responsable de la veille sur un domaine, l'autre sera amené à prendre la parole sur une question en assemblée générale, une troisième aura un rôle logistique pour une manifestation, etc. Les rôles ont un sens dans l'organisation générale, et ils renvoient à des compétences clés pour la structure.

Ces quelques pistes sont loin d'épuiser la question. Elles illustrent cependant cette nécessité de "manager" les bénévoles et les militants, comme on le ferait dans d'autres contextes. A cet égard, les entreprises qui travaillent sur des projets à long terme, et qui connaissent une rotation du personnel importante peuvent être une source d'inspiration.

Ressources

Yves Rinaudo Notables, culture et association en Provence Cahiers de la Méditerrannées - 1993 http://www.persee.fr/doc/camed_0395-9317_1993_num_46_1_1097

Jacques Ion, interview accordée à Xavier Molénat pour la revue Sciences Humaines  "Le nouveau paysage militant" décembre 2005

Olivier Fillieule "Devenir militant"
Sciences Humaines  décembre 2003

Ministère des sports, de la jeunesse, de l'éducation populaire et de la vie associative - Bénévolat : reconnaître les compétences - 2011
http://associations.gouv.fr/IMG/pdf/Portefeuille_competences_2011.pdf

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