Articles

Pourquoi mémoriser quand tout est dans un nuage ?

L'outil façonne son utilisateur

Par Denis Cristol , le 03 octobre 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 10 octobre 2016

L’interdépendance du cerveau et des outils

Les outils augmentent notre force (levier), d’autres amplifient notre sensibilité (microscope), d’autres technologies nous donnent l’illusion de modeler le monde (génétique), et d’autres augmentent notre mémoire (clé USB, nuage). Les outils accroissent nos possibilités physiques et nos façons de sentir.

Selon Mumford (1976) les technologies influencent nos rapports au temps et à l’espace. Ainsi, l’invention de l’horloge a permis la mesure puis le découpage du temps. Elle a consacré l’émergence d’un temps personnel et, par conséquence, elle a favorisé la montée de l’individualisme. La montre individuelle est venue concurrencer la cloche des églises et le marquage collectif du temps. Par ailleurs, la carte a transformé notre rapport à l’espace. Elle a enrichi notre façon de nous mouvoir, mais aussi notre vocabulaire, intégrant de nouvelles notions spatiales, de nouvelles prises de repères.

Internet fait partie de ces outils qui modifient notre intelligence du monde en réinterprétant le temps et l’espace. Dans ce lien entre cerveau et outils, les technologies de la communication ont une place à part. Nous apprenons à penser et donc à apprendre différemment en utilisant ces technologies. Selon la formule de Mac Luhan (1964), « Le média est le message », et il serait même possible aujourd’hui d’explorer l’idée que « Le média, c’est l’apprentissage ».  

La manière d'apprendre est un apprentissage

Cette idée du rôle des technologies de la communication sur l’apprentissage est étayée par des anthropologues qui affirment régulièrement que la pensée est indissociable des techniques de communication Goody (2007). La technologie joue un rôle d’amplificateur.

Des précédents historiques dans les techniques de lecture et d’écriture témoignent des mécanismes à l’œuvre. Les différentes façons de lire et d’écrire activent différemment les zones de notre cerveau. Par exemple :

  • le déchiffrage des hiéroglyphes active des zones du cortex relatives au traitement du son et de l’image;

  • la scriptura continua est l’écriture du bas Moyen Âge qui ne coupe pas les phrases d’espaces. Les mots s’enchaînent sans blancs pour économiser de la place sur des matériaux précieux. Cette forme d’écriture est destinée à la lecture à voix haute, à l’origine dans le réfectoire d’un ordre monastique. Pour être déchiffrée, elle nécessite une forte attention;

  • l’utilisation de caractères en plomb pour dupliquer les textes en nombre a introduit une séparation des mots et une lecture plus aisée.
     

Par conséquent, les changements techniques d’écriture et de lecture modifient la façon d’appréhender un texte et de le mémoriser. Ainsi, le passage du parchemin au papier a généralisé le livre et a permis d’aller vers la lecture solitaire et silencieuse.

Le passage de la lecture collective à la lecture individuelle a aussi transformé les conditions architecturales. Pour faciliter les conditions d’isolement, des espaces individuels ont été conçus. Ils permettent de développer une éthique personnelle et individuelle du livre. L’invention de Gutenberg en 1455 a accéléré le phénomène.

La lecture silencieuse, solitaire et en profondeur, permise par le livre, autorise une pensée plus personnelle. Le livre lu en silence offre, en comparaison à la lecture à haute voix, une expérience moins sensorielle, mais une comparaison renforcée des idées, de nouveaux mots, une nouvelle imagination, une pensée abstraite. C’est la pensée entière qui est affectée. Nicholas Carr (2010) relève dans les correspondances de Nietzsche la façon dont le philosophe se sent devenir « plus mécanique » dans sa pensée à force d’écrire avec sa machine.

Ce qui n’est pas sans nous rappeler l’effet Powerpoint décrié pour cause de raisonnement schématique, d’appauvrissement des phrases et de l’esprit critique Frommer (2010). L’ordinateur, surtout lorsqu’il est connecté, offre un nouveau cadre d’expérience. L’immersion digitale changerait notre façon d’appréhender l’information, la mémorisation, voire le rapport au monde.

Notre façon de penser et d’apprendre serait affectée par nos moyens d’expression. Par exemple, nous apprenons différemment quand nous entrons en contact avec une œuvre par une bribe de texte piochée sur Internet plutôt qu’en se saisissant de l’ensemble de l’œuvre. Par la lecture d’une bribe, l’entrée se produit par l’intention du lecteur. Ce qui semble s’inverser, ce sont les rôles respectifs joués par l’intention et l’attention.

Si, jusqu’alors, le cycle d’apprentissage s’établissait à partir d’un moment d’attention sur une idée qui nécessitait de faire silence, de se concentrer, l’intention dans l’acte d’apprendre prend une plus large place. Il s’agit d’abord d’agir, d’identifier son intention, l’attention suit alors.

Les capacités de mémorisation du cerveau sont affectées par la prise d’information numérique

Si Internet prend une telle importance, c’est que les connexions au sein de notre cerveau empruntent  les voies de la moindre résistance. La plasticité cérébrale serait affectée par l’usage répété des technologies numériques.

Selon les recherches recensées par Compiègne (2011), les habitués d’Internet augmenteraient la sollicitation des régions du cortex préfrontal impliquées dans la résolution de problèmes et la prise de décision. Les stratégies mentales changeraient notamment dans la priorisation des tâches, la façon d’appréhender un document, ou encore celle de réaliser plusieurs tâches simultanément grâce à une « attention partielle continue ».

Le regard chercherait des repères de navigation avant des repères de contenu. Les circuits neuronaux concernés par l’usage de la recherche et du traitement d’information sur Internet seraient plus étendus que pour une simple activité de lecture. Une plus grande complexité pourrait affecter la façon de percevoir et de mémoriser.

Plusieurs caractéristiques de l’animation des écrans expliquent cette influence sur nos façons de penser :

  • la mobilité des signes et le caractère changeant des informations constamment actualisées ;
  • la distance au texte ;
  • la gestion automatique de messages individualisés ;
  • l’utilisation de codes linguistiques variés, graphiques, multimodaux ;
  • la variété dans la façon d’entrer en contact par un hyperlien, un résumé, une image, un intertitre ;
  • la juxtaposition d’informations de niveaux d’importance différents ;
  • l’hyperlien, permettant une rupture dans la présentation d’informations moins linéaires ;
  • la mise en forme textuelle ou iconique. La recherche d’information est libérée d’une lecture ligne à ligne ;
  • le traitement de texte en temps réel et en coopération avec des utilisateurs distants. Les ordinateurs se sont peu à peu transformés en amplificateurs d’expériences et de sensations.


Ainsi, avec la composition actuelle des écrans auxquels nous accordons massivement notre attention, la pensée se modifie par :

  • une stimulation, tant visuelle qu’auditive ;
  • une transformation de la mémorisation. Avec l’usage massif du numérique, ce sont plusieurs opérations mentales qui sont touchées simultanément comme les opérations de tri, de classement, de hiérarchisation;
  • une autre façon d’être attentif ou distrait par des sollicitations incessantes de messages individualisés, d’alertes, de publicités, d’incitations ;
  • une façon de se repérer car les repères visuo-spatiaux sont différents des pages classiques d’un livre par la proposition de mise en forme graphique des informations sur Internet ;
  • un traitement de tâche d’analyse et de synthèse assisté par exemple par l’agrégation de flux.

L’apprentissage est affecté par cet environnement multimédia, tant par des stimulations différentes adressées au cerveau (opération de repérage, mécanisme de la mémorisation, mobilisation différente de l’attention, traitement d’un flux incessant en qualité et en quantité d’informations), que par la transformation d’interactions démultipliées avec les autres utilisateurs.

Il nous est même promis pour demain des écrans immersifs qui associeront réalité virtuelle et holographies et transformeront encore notre culture visuelle et matérielle.

Pour le linguiste Simone (2012) internet transforme l’écologie et l’éthologie de la lecture et de l’écriture. Il transforme le monde.

 Illustration : Peggy_Marco - Pixabay

Références

1. Mumford L. (1976[1934]), Technique et Civilisation, Paris, Seuil. La diversification des façons d’apprendre
http://www.decitre.fr/livres/technique-et-civilisation-9782863646724.html

2. Théoricien de la communication et spécialiste des médias. Mac Luhan M. (1964), Understanding Media : The extensions of man, New York, McGraw Hill.
http://www.decitre.fr/livres/understanding-media-9780415253970.html

3. Goody J. (2007 [1979]), La Raison graphique. Domestication de la pensée sauvage, Paris, Éditions de Minuit.
http://www.decitre.fr/livres/la-raison-graphique-9782707302403.html

4. Carr N. (2010), Internet rend-il bête ?, Paris, Robert Laffont.
http://www.decitre.fr/livres/internet-rend-il-bete-reapprendre-a-lire-et-a-penser-dans-un-monde-fragmente-9782221124437.html

5. Voir à ce sujet le livre du journaliste Frommer F. (2010), La Pensée Powerpoint. Enquête sur ce logiciel qui rend stupide, Paris, La Découverte. La diversification des façons d’apprendre
http://www.decitre.fr/livres/la-pensee-powerpoint-9782707159533.html

6. Compiegne I. (2011), La Société numérique en question(s), Paris, Éditions sciences humaines.
http://www.decitre.fr/livres/la-societe-numerique-en-question-s-9782361060077.html

7. Simone R. (2012), Pris dans la toile. L’esprit au temps du Web, Paris, Gallimard.
http://www.decitre.fr/livres/pris-dans-la-toile-9782070136063.html

8. Doueihi M. (2011), Pour un humanisme numérique, Paris, La librairie du xxie siècle ; La Grande Conversion numérique, Paris, Seuil. La diversification des façons d’apprendre
http://www.decitre.fr/ebooks/pour-un-humanisme-numerique-9782814506411_9782814506411_2.html

Nota : cet article est un résumé de  Cristol, D (2014), Former se former et apprendre à l’ère du numérique. Le social Learning. Paris : ESF.
http://www.decitre.fr/livres/former-se-former-et-apprendre-a-l-ere-numerique-9782710125914.html

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné