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Réminiscence linguistique

Notre cerveau se nourrit aussi des sons de la langue maternelle

Par Sandrine Benard , le 03 octobre 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 10 octobre 2016

« Cultive ta mémoire, c’est le champ où l’expérience dépose les germes de la sagesse ».

Ce proverbe grec antique résume à lui seul les bienfaits de la mémoire, qui se base sur la capacité d’une personne d’emmagasiner, de récupérer et de conserver les représentations de faits ou d’entités perçus (définition d’Antidote 2016).

Dans notre monde moderne, où nous avons systématiquement recours aux nouvelles technologies pour un oui pour un non, nous pouvons nous interroger sur l’utilité d’avoir encore à nous servir de notre mémoire.

En effet, la moindre interrogation ou question que nous nous posons peut-être quasiment instantanément résolue par un simple clic sur Internet. Aussi, pourquoi se casser la tête, s’encombrer le cerveau de données inutiles ? Tout est là, à portée de clic !

Et pourtant, le cerveau, ce formidable organe dont nous sommes dotés recèle encore bien des mystères et surtout des qualités insoupçonnées… y compris dans le domaine des langues !

Réminiscence linguistique

Une étude menée par une équipe de neurologues et de psychologues du Neurological Institute and Hospital de Montréal et du département de psychologie de l’Université Mc Gill a démontré que le cerveau gardait la mémoire des langues entendues dans les premiers mois de la vie.  Pour arriver à de telles conclusions, ces chercheurs se sont basés sur la comparaison d’IRM réalisés sur des jeunes de 9 à 17 ans, répartis en trois groupes : le premier ayant le français comme langue maternelle, le second étant bilingue français-chinois depuis la naissance et le dernier, chinois d’origine, mais adopté bébé avec le français comme seule et unique langue maternelle.

Or, il s’est avéré que le dernier groupe présentait bien des réminiscences linguistiques de la langue de son pays natal et ce, en dépit du fait qu’il y ait eu « déracinement » linguistique très tôt. En ce sens, l’équipe en a conclu que ce que le nouveau-né entend lors de ses premiers moments reste à jamais ancré dans sa mémoire, plus ou moins consciemment.

Comment expliquer ce phénomène ?

Quand on écoute une langue, certaines zones de notre cerveau s’activent automatiquement, mais elles ne sont pas les mêmes exactement d’une langue à l’autre, surtout si on a l’habitude de jongler d’une à l’autre.

En effet, dans notre exemple, les enfants Chinois adoptés ont montré, lors de leur IRM, l’activation des mêmes zones cérébrales que des enfants Chinois « en contexte traditionnel » (qui sont nés, ont grandi en Chine et parlent le mandarin quotidiennement), c’est-à-dire, ceux qui le parlent et le comprennent naturellement. Cette capacité quelque peu oubliée demeure donc présente à tout jamais… et c’est ce que souligne encore Lara Pierce, auteure qui a travaillé sur le même sujet, en affirmant que le cerveau du bébé créait des représentations des sons entendus et qu’en plus, celles-ci étaient maintenues, même si la langue en question n’avait pas été entendue depuis plusieurs années !

L’apprentissage linguistique fœtal

Mais alors, cela voudrait donc dire qu’on apprend avant même de venir au monde ? Oui ! Plusieurs expériences scientifiques ont bien montré que l’apprentissage des mots, et donc de la langue en présence, se faisait à même l’état fœtal, c’est-à-dire au moment où le bébé se trouvait encore dans le ventre de sa maman.

Un petit exemple ? Une étude a même démontré que des bébés pouvaient reconnaître des génériques de programmes télé regardés par leur mère au cours de sa grossesse… De même, un mot répété abondamment par sa mère enceinte aura pu être reconnu par un bébé lors d’une expérience d’IRM par la suite ! En ce sens, on est bien loin d’un simple apprentissage linguistique : celui-ci commence dès l’état fœtal en y stockant l’information dans le cerveau du futur bébé, présageant alors une forte influence, bien que sous-jacente et quelque peu dissimulée, mais qui saura ressortir au moment opportun et jouer un rôle important peut-être pour toute sa vie.

Et moi, et moi, et moi... 

Le cerveau est un organe qu’on est bien loin de connaître et qui recèle encore bien des secrets.

En me penchant sur la rédaction de cet article, je n’ai pu m’empêcher de penser à ma propre situation : Née à l’île de la Réunion, département français avec des influences africaines et asiatiques, j’ai toujours parlé le français à la maison et à l’école.

Dans ma famille et dans mon entourage, c’était la langue d’usage. Toutefois, tout le contexte réunionnais se faisait en langue créole et bien que je refusais de le parler et de le comprendre, voilà que je me suis rendue compte, depuis quelques années, en fait, quelques années après mon immigration au Canada, que cette langue avec laquelle j’avais toujours vécu faisait partie de moi, que je le voulais ou non.

Et du jour au lendemain, je me suis surprise à utiliser plusieurs mots et phrases en créole, à blaguer en créole et à remarquer les similitudes et différences linguistiques avec les autres langues, réaction à effets secondaires sans doute de mon actuelle profession ! Maintenant, j’accepte cette langue que je rejetais enfant et au contraire, j’en fais même une richesse linguistique et culturelle !

 

SOURCES :

Étude menée par l’Université Mc Gill, 2014,https://www.mcgill.ca/newsroom/fr/channels/news/le-cerveau-garde-la-mémoire-des-langues-entendues-dans-les-premiers-mois-de-la-vie-240

Finding 'lost' languages in the brain: Far-reaching implications for unconscious role of infantexperiences, 2014, https://www.sciencedaily.com/releases/2014/11/141117164334.htm

 

ILLUSTRATIONS : 

Bébé qui pense, https://goo.gl/images/hi2Epm

Cerveau qui parle, https://goo.gl/images/Mpeua5

IRM du Science Daily sur cette étude, https://images.sciencedaily.com/2014/11/141117164334_1_540x360.jpg

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