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Comment la technologie modifie notre mémoire

Stocker sa mémoire sur des appareils technologiques : une nouvelle évolution de la mémoire

Par Alexandre Roberge , le 02 octobre 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 10 octobre 2016

Il est souvent dit d’Internet qu'il a abruti notre mémoire. Le brutal constat n’est pas entièrement faux. Nous nous en remettons fréquemment à nos téléphones pour nous rappeler de numéros, Google (ou tout autre moteur de recherche) est devenu l’aide-mémoire dès que nous avons une question de grammaire, d’histoire, de géographie, de mathématiques, etc. À croire que nous avons passé toutes ces années sur des bancs d’école pour ne rien retenir.

Nicholas Carr avait dit que le grand réseau nous rendait trop bêtes. Peut-être… ou peut-être sommes-nous seulement en train de modifier notre mémoire en fonction des technologies.

Une mémoire externe

De récentes études comme celle de Kapersky Lab montrent en effet que cette amnésie virtuelle est réelle. Que maintenant 30 % des Européens vont directement sur Internet pour trouver une réponse et que parmi eux, le quart oublie immédiatement l’information après l’avoir utilisé. En fait, ils sont beaucoup à apprécier et à user des technologies comme une mémoire externe, ce qu’on appelle le déchargement cognitif. Et si cela peut être vu comme une dégradation cérébrale, d’autres le perçoivent comme une nouvelle structuration de la mémoire.

En fait, ce déchargement serait une modification totale de la mémorisation. Désormais, elle ne retient pas tant l’information qu’où elle se trouve. Elle s’adapterait donc aux situations. Par exemple, des chercheurs ont demandé à des participants d’écrire des phrases sur un ordinateur qu'ils devaient mémoriser. Dans un groupe, on a affirmé faussement que le travail serait sauvegardé alors que ce n’était pas le cas pour le deuxième. Résultat : ceux qui croyaient en la sauvegarde ont beaucoup moins retenu d'énoncés que les autres. Un autre test a été aussi fait. Des phrases étaient regroupées dans différents dossiers. Les participants devaient se souvenir des deux éléments. Toutefois, les sujets mémorisaient surtout les classeurs.

Internet serait donc devenu une immense mémoire transactive : la mémoire du groupe surpasse celle des individus. Par exemple, les internautes savent qu’il y a parmi eux des historiens et passionnés d’histoire qui se rappelleront d’éléments et les noteront sur des sites et encyclopédies consultables par la masse. Et cette réalité est vraie pour tous les sujets, chacun ayant un ou des champs d’expertise.

Sauvegarder ses souvenirs

Le fait d’avoir accès à une mémoire externe peut aussi aider quand la sienne fait défaut. Thomas Dixon a été frappé par une voiture en 2010. Il a subi un violent choc à la tête. Conséquence : il n’arrive plus à former de souvenirs depuis le jour de l’accident. Alors, après avoir tenté de garder un journal intime et d’avoir utilisé Twitter pour se souvenir des jours précédents, il a décidé de créer son logiciel pour retrouver plus facilement ses souvenirs.

Mise en ligne en avril 2016, Me.Mory est une application gratuite sur Apple Store (et bientôt disponible sur les appareils Android) qui permet d’assembler ses souvenirs, d’y écrire en détail les événements, d’ajouter une localisation, des noms et des photos ainsi que d’y associer des émotions. De plus, l’application peut être un aide-mémoire pour des choses à faire dans les prochains jours, semaines et mois.

Évidemment, cette extériorisation des souvenirs ne peut rappeler entièrement l’état émotionnel de l'individu comme l'affirme un chercheur du M.I.T. Ainsi, même si cette application sera bénéfique pour les personnes souffrant de troubles de mémoire comme Tom Dixon, elle ne ramènera hélas pas tout. Et puis, ce déchargement cognitif généralisé amène une autre question plus effrayante : qu’arrive-t-il si les données se perdent?

Le sujet est déjà abordé par des études comme celle citée plus haut de Kaspersky Lab qui ont noté que 44 % des répondants seraient dans une grande peine si l’appareil contenant photos et souvenirs ne fonctionnait plus ou était égaré. À trop compter sur la technologie comme mémoire externe, qu’arriverait-il s’il fallait qu’il lui arrive à elle aussi un incident et qu’elle se trouvait en partie ou entièrement perdue? Peut-être faut-il penser à, de temps à autre, faire des sauvegardes de sûreté des informations importantes… dans notre cerveau.

Illustration : Infomastern via Foter.com / CC BY-SA

Références

Brandy, Grégor. "Amnésique, Il a Décidé De Stocker Sa Mémoire Sur Internet." Slate.fr. Dernière mise à jour : 11 juillet 2016. http://www.slate.fr/story/120889/thomas-dixon-twitter-amnesie-memoire-internet.

Braun, Jimmy. "Déchargement Cognitif : Comment Internet Devient-il La Mémoire Humaine." Blog Nutrition Santé. Dernière mise à jour : 17 août 2016. https://blognutritionsante.com/2016/08/17/memoire-humaine-internet-ntic/.

Me.mory - Remember Life. Consulté le 28 septembre 2016. http://www.yourdigitalmemory.com/.

Noreen, Saima. "Internet Est-il En Train De Nous Rendre Tous Amnésiques?" Slate.fr. Dernière mise à jour : 31 août 2016. http://www.slate.fr/story/122851/comment-internet-transforme-notre-memoire.

Subbaraman, Nidhi. "His Brain Can’t Make New Memories — So He Built An App To Store Them Instead News." BuzzFeed. Dernière mise à jour : 10 juillet 2016. https://www.buzzfeed.com/nidhisubbaraman/memory-app-for-that?utm_term=.uco6Nwg7M#.otA3aj5L4.

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