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La numérisation des peuples autochtones : sans ou avec eux

Dans lequel on se souvient que l'homme a des racines sociales, dont nous sommes redevables aux peuples autochtones

Par Denis Cristol , le 21 novembre 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 22 novembre 2016

Les peuples autochtones connaissent un regain d’intérêt avec des émissions populaires comme par exemple en France « Rendez-vous en terres inconnues ». Chacun a été sensibilisé à la cause des tribus d’Amazonie après la tournée du chef indien Raoni et son plateau labial. médiatisé sur internet.

Certains comme les indiens d’Amérique ou les aborigènes  d’Australie voient leur habitats, recouverts de bitumes ou de stations d’exploitation, pillés de leurs ressources et leur mode de vie détruits systématiquement pour une exploitation minière toujours plus soutenue (Cf Alertes de l’anthropologue Martin Préaud). 

Les limites de la réserve

La tentation de la préservation du rhinocéros blanc que l’on placerait dans un zoo se fait sentir. D’abord des réserves territoriales sont concédées, puis des musées sont édifiés (musée du quai Branly, Palais de la porte dorée). Cette vision d’une conservation morte d’organismes sociaux pourtant bien vivants fait penser à l’animal plongé dans du formol que l’on croise sur une étagère (voir le film Les statues meurent aussi de Chris Marker et Alain Resnais).

Le numérique est utilisé pour donner à voir des œuvres d’art rares, pour enregistrer des chants tribaux, pour filmer des rituels secrets. La technologie numérique permet aussi d’établir des reconstitutions architecturales d’habitats, ou de mode de vie (ex Statues de l'Île de Paques), de préserver des objets en pénétrant la matière. L’histoire est sauvegardée grâce à des scanners.

Au nom d’une curiosité insatiable, teinté d’un vernis scientifique, la « mise à poil » des primitifs si étonnants avec leurs étuis péniens, leurs peintures tribales et leurs tatouages historiques  se poursuit. Comme jadis la femme hottentote exposée dans un numéro de cirque, les peuples autochtones sont livrés au cirque médiatique actuel.  Le recueil de belles photos, d’habitats rudimentaires édifiants trouvent leur place sur Pinterest ou dans d’autres bases de données. Les touristes ou militants durables se complaisent avec leurs photos d’indigènes, femmes girafes, guerriers peuls ou indiens Kogis.

Le problème causé par la solution

On se croirait à l’époque coloniale avec le père blanc posant devant sa classe d’élèves hirsutes. Aujourd’hui la classe est inversée ou virtuelle, le père blanc est un militant éducatif ou d’une ONG techno-branchée qui partage son expérience de classe avec des Inuits et avec le monde entier, à moins qu’il s’agisse de préserver des traditions ancestrales ?  Cet effet de la numérisation peut se lire comme une poursuite du projet colonial faisant aujourd’hui de l’autre un handicapé de la connaissance numérique.

L’illectronisme a remplacé l’illettrisme, mais le mécanisme d’imposition aux autres des bonnes façons de penser perdure dans l’espace en ligne. Pourtant les peuples autochtones sont loins d'être passifs dans l'adoption du numérique qui embarque avec lui une pensée productiviste et un mode de consommation qui finissent par appauvrir la diversité culturelle.

Mais, la numérisation procède également d’une sauvegarde d’un patrimoine linguistique. Si les autochtones projettent dans l'espace public leurs revendications grace aux moyens numériques sont-elles vraiment écoutées? Des centaines de langues d’Australie ou d’Amazonie sont en train de disparaître. Les dernières traces de peuples autochtones seront peut-être leurs dernières paroles enregistrées. La numérisation c’est encore le travail de référencement méthodique de savoirs sur la nature, les propriétés et vertus des plantes (avec la tentation de géants de l’agro-alimentaire tels Monsanto de breveter le vivant et de s’emparer de la richesse de tradition séculaire dans un conflit politico-technologique).

La numérisation permet de garder des traces tout autant qu’elle accélère la pénétration dans l’intime de ces peuples. La mobilisation des citadins en défense de leurs causes se produit aussi grâce aux moyens de diffusion d’internet qui mettent en valeur d’autres façons de vivre, qui permettent aussi de faire grossir une indignation du sort de peuples dont le destin semble d’être exploité par des règles du jeu qu’on leur impose.

La technologie n’est ni vertueuse ni destructrice en soi. C’est pour reprendre l’expression de Stiegler un pharmakon : un antidote et un poison. Les effets indirects produits nécessitent cependant une réflexion éthique du numérique plus poussée pour discerner parmi ces impacts ceux qui profitent aux peuples premiers et ceux qui leurs nuisent.

Si l’accélération touche nos sociétés urbaines stressées, elle finit aussi par affecter la tranquillité des forêts premières. Il serait temps d’inventer un numérique apaisant et apaisé qui ne soit pas un moyen de plus pour exploiter des ressources inexplorées.

Il serait bon de penser que les peuples autochtones ne sont pas seulement à la base de ce que nous sommes mais que nous pouvons aussi penser ensemble le monde qui vient car nous sommes confrontés aux mêmes enjeux globaux.

 

Note : article relu avec le bienveillant regard de Martin Préaud Antrhopologue

 

 

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