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Le cerveau et les outils : une construction réciproque

Le cerveau une formidable machine qui se construit par friction avec l'environnement oui mais comment

Par Denis Cristol , le 12 décembre 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 25 janvier 2017

Une transformation de la relation entre l'homme et ses outils

Internet et tous les artefacts numériques associés peuvent être analysés selon le point de vue des anthropologues qui ont étudié le rapport de l'homme et de ses outils. Quel que soit le point de vue adopté : révolution industrielle ou sociétale, nous assistons à une amplification d'un principe de développement des êtres humains : le rapport du cerveau à ses outils.

L'homme développe de nouveaux usages en récursivité avec ses outils. L'outil suggère un usage et l'usage à son tour modifie l'outil. Mais à chaque fois que l'homme développe ses outils il perd des capacités qu'il maîtrisait en propre. L'homme perd et gagne simultanément de la relation à ses outils. Quand il invente des outils pour accroître sa force son squelette finit par s'adapter et il soutient moins la charge (cf étude des squelettes des hommes préhistoriques plus massifs).

Quand il invente des antibiotiques, son système immunitaire est affecté (cf problème actuel de résistance aux antibiotiques), quand il externalise sa mémoire dans une clé USB ou un ordinateur, son raisonnement est transformé car il a moins de ressources dans sa "mémoire de travail", quand il se fie à son GPS il perd le sens de l'orientation.

Trois exemples de nouveaux usages témoignent des pertes que subit l’homme  dans son développement des outils :

Exemple 1 : l'homme découvre la taille du silex. La première conséquence est la maîtrise du feu. Il a  chaud, il mange des aliments cuits, il accède à d'autres sources de nourriture. Deuxième conséquence en ricochet, les lueurs du feu se reflètent sur les parois de la caverne et enflamment son imagination et son pouvoir créatif. Troisième conséquence, il invente de nouvelles capacités langagières, sociales, symboliques et religieuses.

Exemple 2 : l'homme invente la carte et la cartographie, et voilà que son imaginaire se met en mouvement, il n'a de cesse que d'explorer et de repousser les limites connues. Il explore, le monde, crée de nouveaux mots, il perfectionne les instruments de navigation, et les moyens de locomotion. Il finit par coloniser son environnement.

Exemple 3 : l'homme invente la montre. Il organise le temps il invente la mesure, il améliore la coordination entre groupes humains, cette maîtrise du temps et sa mesure sont une des bases du Taylorisme. La montre concurrence la cloche des églises. Le temps individuel favorise un nouvel individualisme et rogne le monopole de l'église de son calendrier et de sa maîtrise du temps. Le sacré et le profane se séparent un peu plus.

Les bénéfices et les effets d’internet

Aujourd'hui internet et ses outils produisent des bénéfices et de nombreux effets :

  • rapidité d'accès à l'information ;
  • puissance de calcul portable (un smartphone a plus de puissance de calcul que pouvait en avoir le premier module humain posé sur la lune) ;
  • contacts et coordination à distance qui accompagnent de nouvelles façons de travailler en mode projet ;
  • traçabilité, géolocalisation, repérage précis ;
  • mise en réseau de groupes distants, questionnement de la représentativité démocratique ;
  • possibilité de rencontre de niche d'offre et de demandes rares ;
  • perspective (souvent illusion) d'égalité entre tous les internautes ;
  • renouvellement démocratique par le seul fait technique (assertion discutable) 
  • bénéfice du multitâches ( les interruptions et en particulier auto-interruption  font chuter l'attention);
  • infobésité, stress, fatigue, plus de déconnexion possible et burn out ;
  • impact négatif sur l'environnement : dématérialisation n'équivaut pas toujours a une boucle environnementale vertueuse ;
  • problème de santé publique : épidémie de myopie mondiale (40% de myope en France) et phénomène d'addiction surtout des plus jeunes dont la socialisation exclusive par la famille lui échappe de plus en plus précocement ;
  • captation par quelques multinationales de la valeur des nouveaux usages au détriment des états et de d'autres groupes.


Ces effets sont parfois bénéfiques parfois non, mais le moins spectaculaire et plus important des effets réside peut-être dans l'amplification des boucles de rétroaction entre le cerveau et ses outils numériques. Il est possible de constater que :

  • internet génère chez chacun un sentiment de maîtrise par la possibilité de réponses immédiates à une variété de questions, il engendre des comportements d’hyper-connexion, et le ressenti d'un manque et d'une gêne quand la connexion ne passe pas (ce qui devient de moins en moins fréquent car il n'y a plus que 265 Zones blanches en France)
  • internet produit un effet de gratification immédiat par la stimulation du circuit de récompense interne au cerveau (activation de la noradrénaline et dopamine hormone du plaisir) ce que l'on observe  notamment de façon exacerbée avec les jeux addictifs ou les joueurs passent de niveau en niveau ;
  • Internet procure un sentiment d’omniscience par l'accès à de multiples informations et par une meilleure interaction avec son environnement ;
  • Internet induit une transformation continue du câblage neuronal par stimulation électrique de plus en plus fréquente (plus de 31 heures de consommation d'écrans par semaine)


De façon moins directe mais tout aussi prégnante le lien entre internet et le cerveau humain se trouve affecté par un « cerveau social » lui-même en mutation. Le cerveau humain est un ensemble chimique, électrique, organique, c'est aussi un ensemble de  schèmes qui se construisent par friction avec les autres humains (les pédagogues évoquent le conflit sociocognitif). Cette friction continue s’apparente à un cerveau social ou les idées passent de l’un à l’autre, de groupe à groupe, ce qui permet de créer du cadre commun.:

  • la stimulation sociale grandit avec les possibilités de connexions en réseau et favorise le passage à l'action de groupuscules (activistes, minorités actives et même terroristes) ou de groupes entrepreneuriaux (start-up qui gagnent en visibilité, labs) ;
  • le rapprochement d'idées et de culture très éloignées géographiquement relativise la notion de culture nationale homogène et produit des heurts et des fécondations;
  • l'exacerbation des médias sans filtre, dans toute la crudité d'une information et son immédiateté exacerbe les émotions;
  • la mise sur le même plan d'idées issues de la recherche lente et méticuleuse et d'idée plus ou moins étayées ou soutenues par des visées marketing relativise même le sens des mots. La qualité de la référence se mesure en popularité.


Si les inventions du silex, de la carte et de la montre étaient essentiellement tournées vers un monde à explorer, conquérir et dominer, l'invention d'Internet et des objets numériques associés semble s'orienter vers la libération des mondes intérieurs.

Cette libération se produit par la création d'un système de pensée dont la technologie et ses usages ne sont que la partie la plus visible mais dont l'essence est plutôt la relativisation des objets de connaissance et leur passage d'état de stock contrôlable à celui de flux changeant et relatifs. La promesse d'élaboration de nouveaux liens sociaux amène la reconfiguration d'autorités qui ne semblent plus jouer leur rôle.


Illustration : 95C - Pixabay

Ressources :

Résistance aux antibiotiques - OMS
http://www.who.int/mediacentre/factsheets/antibiotic-resistance/fr/

Comment la technologie déforme votre mémoire - Carolyn Gregoire - Huff Post
http://www.huffingtonpost.fr/2013/12/17/comment-la-technologie-deforme-votre-memoire/

Ce que les nouvelles façons d'apprendre changent pour les formateurs - Denis Cristol
http://4cristol.over-blog.com/article-ce-que-les-nouvelles-fa-ons-d-apprendre-changent-pour-les-formateurs-111104457.html

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