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Démocratie liquide, civic tech, la nouvelle agora ?

Nouvelles formes d'expression démocratique

Par Nicolas Le Luherne , le 14 novembre 2016 | Dernière mise à jour de l'article le 21 novembre 2016

L’agora est un endroit très spécial pour les cités de la Grèce Antique, lieu de la vie de la cité entre espace mercantile, politique et de socialisation. Le réseau social s’y construisait au travers des bruits des idées.

Nous ne vivons pas la démocratie comme les Grecs la concevaient. La nôtre est plus ouverte sûrement, tout en donnant l'impression d'être l’affaire de tous... ou d'une élite politicienne. L’émergence des médias sociaux, de la Civic Tech et des nouvelles formes d’expression démocratique est-il le témoignage d’une agora augmentée ?

Un été avec Machiavel

Cet été, je me suis passionné pour le podcast et en particulier celui de France Inter : un été avec Machiavel.

Je n’avais pas tout à fait prévu de passer mes vacances estivales avec un théoricien politique du XVI siècle. Ceci d’autant moins qu’il n’a pas toujours eu bonne presse dans l’histoire du monde des idées. Certains moments difficiles nous invitent à nous poser pour réfléchir le monde. Cet été fut éclairant et m’a permis de comprendre qu’il faut souvent aller contre le confort des certitudes. Machiavel est un penseur de la crise politique.

Il permet de “penser par gros temps”. La balado-diffusion a souhaité montrer que l’idéal Républicain est en crise et que le monde connaît une forme de fatigue démocratique. L'orage gronde par gros temps, oui mais tant qu’il tonne ne serait-ce pas que la démocratie n’est pas si fatiguée que cela. Elle s’exprime autrement, ailleurs, avec de nouveaux acteurs et de nouvelles pratiques.

Médias sociaux : la nouvelle voix du peuple ?

Comment aurait-on pu imaginer qu’un président fraîchement élu déclare à la chaîne CBNC comme le relate Libération

“Le fait que j’ai un tel pouvoir en terme d’audience sur Facebook, Twitter, Instagram, etc, je pense que cela m’a aidé à gagner tous ces (Etats) où ils dépensaient beaucoup plus d’argent que moi”

en ajoutant un peu plus loin “

«Si quelqu’un raconte une sale histoire sur moi, ou quelque chose de faux, quelqu’un d’autre que vous évidemment, car vous, CBS, vous ne feriez pas une chose pareille bien sûr?, alors j’ai un moyen de contre-attaquer, de répondre».

Ce signe des temps montre la voie prise par l’expression politique et la démocratisation. Faire entendre sa voix, ce n’est plus seulement voter dans une urne, marcher dans la rue. C’est un geste global qui n’est plus limité à un temps, un lieu ou un parcours. C’est un continuum que nous offrent les médias sociaux, les blogs qui prolongent les usages traditionnels de nos démocraties. On parle souvent de «disruption» pour la pédagogie.

Nous avons peut-être assisté à une nouvelle étape de ce processus global. Faudrait-il plus faire confiance à Periscope qu’aux journaux télévisés ? Aux sondages Twitter plutôt qu’à ceux des instituts ? Les tiers de confiance classiques sont en concurrence avec le «nous» des bruits du world wild web.

Le danger de l’entre-soi

L’agora est le lieu privilégié pour l’échange alors qu’aujourd’hui les espaces réels ou virtuels se multiplient en autant d’applications. Les bruissements sont nombreux dans un monde… encore faut-il pouvoir y accéder. Si le digital est un immense terrain de jeux de l’expression de tous, la disponibilité n’en fait pas pour autant l’accessibilité.

Les algorithmes facilitent la rencontre du soi plutôt que de l’autre. Un article du Monde s’en fait l’écho de cette bulle informationnelle où l’on ne discute qu’entre gens d’accord. Le blog L’image sociale critique cette posture peut-être caricaturale. Je partage moi-même les constats du premier comme du second. Loin du syndrome de la girouette, je crois qu’il ne faut jamais oublier que derrière l’outil, le logiciel ou l’article, il y a un regard. Nous avons tous une grille de lecture qui nous explique le monde.

L’objectivité parfaite est impossible et est-elle même à souhaiter ? Quand nous discutons, nous exprimons souvent une opinion, nous avons une intention. C’est pour cela que lorsque l’on travaille avec des élèves, on les invite à multiplier les sources pour se faire leur propre opinion.

On souhaite en faire des êtres émancipés, acteurs agissant du monde. Dans une démocratie, chacun est responsable de son point de vue, de ses actes et de ses choix. Les machines ne décident pas pour nous même si elles nous influencent. Diversifier ses approches, multiplier les occasions de se confronter à l’altérité, échanger avec l’autre font de nous des citoyens.

Marketing politique

Comme il y a une pédagogie centrée sur les élèves, il y a une politique qui se centre sur les citoyens. L’élection de Barack Obama en a été une expression forte des possibilités qu’offrent les outils de la “Civic Tech”. Le numérique est un outil qui accompagne de nouvelles formes de démocratie, l’outil est au service de la démarche civique. Il a construit sur cet outil de gestion de communauté. L’usage et la généralisation de “Nation Builder” est un témoignage de cette nouvelle tendance du marketing politique.

Cette plateforme développée pour organiser des campagnes électorales permet de faire des militants, des sympathisants et des curieux, une communauté. Pour cela, elle constitue une base à partir des coordonnées, des adresses mail et des sollicitations adressées aux politiques. Comme dans n’importe quel outil de gestion de communauté, un profil se dresse pour mieux nous connaître. En utilisant des filtres, le logiciel s’adresse à nous au bon moment, sur le sujet qui nous intéresse en fonction des thématiques développées par l’équipe de campagne.

C’est donc un outil extrêmement puissant au service des candidats. Il se rapproche fortement des techniques du marketing digital et peut nous interroger sur la manière dont sont collectées les données. A la manière des cookies, peut-être que demain nous accepterons d’être catalogués pour avoir accès à la parole de l’homme public.

Dans le cas contraire, il y a fort à parier que l’une des compétences du citoyen de demain sera de savoir utiliser un avatar pour éviter d’être dans une base qu’il ne souhaite pas. C’est en tout cas un débat stratégique d’éthique politique qui est une bonne nouvelle pour la démocratie.

Démocratie liquide une réponse à la crise des démocraties

Les techno-utopistes du web avaient une vision prophétique de ce que devait représenter le web comme un espace de discussions, d’échanges et de liberté. Le parti pirate, les nuits debouts sont des mouvements qui sont l’expression d’un numérique qui influence et invente de nouvelles expressions politiques.

L’excellente émission de France Culture animée par Frédéric Martel, soft power a développé le thème des démocraties liquides au printemps dernier. C’est la fusion entre la démocratie représentative classique et la démocratie directe. Le citoyen peut soit voter lui même ou se faire représenter par un délégué lors du vote d’une décision. Qu’est ce qu’il y a de nouveau ? Chacun est libre de participer à la conception comme à la validation de la loi en donnant sa voix directement ou par délégation.

Les outils numériques facilitent l’accès au débat et à la participation avec une application comme périscope. Au travers du commentaire, des “coeurs”, l’usager donne son point de vue et transmets ses émotions. Le citoyen est mis en capacité de choisir et de donner sa voix. Il passe du statut de spectateur à acteur puis décideur.

Hors connexion le nouvel Eldorado ?

Pour finir cet article en forme de clin d’oeil, l’émergence de ces usages fait passer le “nous” à la place du “je”. Il nous oblige à la connexion permanente et à l’instantanéité de la décision comme de la réponse. Après avoir écrit toutes ces lignes, on pourrait me traiter d’ingénu.

La démocratie est un idéal et elle réclame de rêver demain. Elle demande de la sagesse, du temps et de la réflexion que ne permettent pas toujours les assemblées générales virtuelles signes d’instantanéité, de fast-checking. Finalement, le nouvel espace de liberté, ne serait-ce pas le hors-ligne ?

 

Sources

Illustration : Agora, Andreas Kontokanis, fickr, 2 janvier 2008

Un été avec Machiavel, France Inter, été 2016.
https://www.franceinter.fr/emissions/un-ete-avec-machiavel

Pour Trump, les réseaux sociaux ont contribué à sa victoire, AFP, Libération, 13 novembre 2016
http://www.liberation.fr/planete/2016/11/13/pour-trump-les-reseaux-sociaux-ont-contribue-a-sa-victoire_1528040

Et si on arrêtait avec les bulles de filtre, les carnets de recherche d’André Gunthert, 13 novembre 2016
http://imagesociale.fr/3666

Facebook faux ami de la démocratie, Alexis Delcambre et Alexandre Picard, Le Monde 1 novembre 2016
http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2016/11/01/facebook-faux-ami-de-la-democratie_5023701_3236.html

Les “Civic tech” donnent de nouvelles perspectives à l’engagement citoyen, Digital Society Forum, 25 octobre 2016.
http://digital-society-forum.orange.com/fr/les-actus/871-les-34civic-tech34-donnent-de-nouvelles-perspectives-a-l39engagement-citoyen

La “démocratie liquide” ou comment repenser la démocratie à l’âge numérique ?, Fréderic Martel, Soft Power, France Culture, 17 avril 2016.
https://www.franceculture.fr/numerique/la-democratie-liquide-ou-comment-repenser-la-democratie-l-age-numerique

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