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La fabrication et la diffusion des connaissances à l’ère numérique

Des stocks au flux de connaissances - À la découverte de l'énaction

Par Denis Cristol , le 23 janvier 2017 | Dernière mise à jour de l'article le 30 janvier 2017

La fabrication et la diffusion des connaissances est l’enjeu essentiel d’un organisme de formation. L’une des difficultés à aborder lorsqu’une organisation cherche à maîtriser et gérer ses connaissances est dans un premier temps de spécifier ce sur quoi elle cherche à avoir prise.

Qu’est-ce qu’une connaissance ? De quoi est-elle faite ? Cette question est ancienne et apparaît dans les débats des philosophes grecs Platon et Aristote. Ils distinguent d’une part l’épistémè (épistémologie) et la techné (technique), permettant explicitement la transmission de connaissances et avec lesquelles il s’agit de construire un modèle sur le monde et d’agir sur lui et d’autre part la phronesis (sagesse pratique) et la mètis (ruse) par lesquelles il s’agit d’habiter le monde.

Dans la vision d’un monde construit les connaissances peuvent être écrites, enregistrées, validées, elles renvoient : à l’épistémè c'est-à-dire l’idée de formes propositionnelles utilisant des généralisations articulées linguistiquement et à la techné c'est-à-dire à des instructions codifiables et mesurables. Dans la vision d’un monde habité, les connaissances sont avant tout vécues, éprouvées, indissociables de l’expérience.

Note : Si l’on illustre cette distinction dans le cas du management, il y aurait d’une part des savoirs disciplinaires (ex droit, comptabilité …) et des techniques (ex : contrôle de gestion, techniques de conduite d’entretien…) de l’autre des postures (ex : courage, sens de la décision…) et des ressources expérientielles (ex : capacité de réflexivité, modèle empirique d’action, répertoire de situations vécues…).

C’est pourquoi, il ne suffit pas qu’un petit groupe d’experts crée des connaissances et cherche à les faire approprier aux autres censés les attendre. Si l’objectif est de développer des savoirs vivants, ou compétences, il est nécessaire que ces savoirs soit vécus. Le seul stage est alors insuffisant il faut penser plus globalement l’environnement de la formation.

Une connaissance vivante

Cette distinction entre savoirs formalisables et savoirs vivants requiert une double approche de la connaissance et de sa transmission. Une approche par des contenus formalisés et de qualité d’une part et une approche par des processus et des expériences d’autre part.

Avec l’influence de Descartes et l’accent mis sur la raison, la pédagogie  met souvent l’accent sur les savoirs formalisables et objectivables transmis par le moyen de cursus et validés par des mémoires ou des concours et néglige les savoirs vivants et singuliers validés par des réalisations ou des comportements observables.

Intégrer dans les modes de d’ingénierie de formation cette part de savoir vivant interroge la façon dont est conçu et vécu le monde. Cette façon de concevoir la connaissance est en rupture du schéma classique d’apprentissage organisé sur la séquence :

  1. je comprends
  2. j’applique
     

Elle postule que la connaissance est située active et que chacun réévalue en permanence les options qui s’offrent à lui pour prendre une décision. Il n’y a pas d’un côté moi et de l’autre côté le monde. Il y a une interaction permanente entre les contenus et l’action. Ces deux aspects de la connaissance ne sauraient être dissociés. Cette association étroite Francisco Varela la nomme l’Enaction[1].

L’individu est soumis à des influences du milieu physique caractérisé par des lieux, des temps, du matériel, des bases de données ou des réseaux. Il vit des interactions relationnelles avec des groupes, des managers, des tiers, des professeurs. Il est parti-prenante de cet environnement qui ne cesse de le stimuler et qu’il crée par ses actions. Il organise et réorganise les conditions et les représentations de son apprentissage au fur et à mesure de celui-ci. Il apprend et s’approprie les connaissances par tâtonnement, par essai-erreur, par exploration, par questionnement.

Cette vision de la connaissance a des conséquences très pratiques sur la façon de concevoir des dispositifs d’apprentissages.

A l’effort de matérialisation de la connaissance qui s’exprime dans des référentiels normés, des matériaux (livres, supports de cours, bases de données), des lieux et des temps identifiés de formation, doit s’adjoindre un autre effort qu’il est possible de qualifier de personnalisation de la connaissance. Il s’agit là de construire la mise en lien entre les personnes et de faciliter les interactions relationnelles qui accélèrent les explorations.

L’enjeu de la fabrication et de la diffusion des connaissances est de s’intéresser à toutes les connaissances en termes de contenu et de mise en œuvre effective et pas uniquement à celles qui sont formalisables.

Cette vision de la connaissance change la façon de concevoir la formation. Elle met moins l’accent sur des contenus à transmettre et plus sur des processus d’explorations à accompagner. Elle induit le passage de la conception de stage à celui d’environnement d’apprentissage dont le participant est parti-prenante. Ce dernier point engage la dimension humaine et sociale de la formation, ainsi que le rôle des communautés et des réseaux.

Illustration : MorganRen - Pixabay

Ressources complémentaires :

Théorie de l’énaction - Wikibéral
http://www.wikiberal.org/wiki/Th%C3%A9orie_de_l'%C3%A9naction



[1] La notion d'énaction est une façon de concevoir l'esprit qui met l'accent sur la manière dont les organismes et esprits humains s'organisent eux-mêmes en interaction avec l'environnement.

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