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Avec internet, la facilitation gagne du terrain

Dans un monde où chacun sait un peu de tout, et où tous se maillent en ligne, faciliter aide à l’émancipation individuelle et collective

Par Denis Cristol , le 06 février 2017 | Dernière mise à jour de l'article le 08 février 2017

La facilitation est une posture, une technique et une approche (un art) d’aide à la médiation dans le rapport au savoir.

Elle se développe probablement parce que les savoirs proposés par un seul sont contestés par la capacité individuelle de pouvoir rechercher des informations par soi-même via internet et en particulier par les moteurs de recherche.

Rappelons que 3,3 milliards de requêtes sont réalisées chaque mois sur Google (93% de part de marché dans le monde 2,7% pour Bing). Si le savoir d’un seul professeur est désormais comparable à d’autres instantanément, le triptyque savoir-maître-élèves et le triangle pédagogique décrit en 1986 par Houssaye[1] dans sa thèse ne tient plus : l’équation s’enrichit du pouvoir de médiation des écrans. Internet révèle le pouvoir distribué et maillé des savoirs. Il y a désormais une multitude de triangles en interactions dynamiques les uns avec les autres, chacun est à la fois un maître et un élève. Le triangle qui avait été imaginé dans le confinement d’une salle de classe devient une composition géométrique complexe dont l’image d’une fractale rendrait mieux compte

Une posture de coach qui aide l’autre à se questionner

En tant que posture, la facilitation tend vers des orientations relationnelles qui ressemblent à la façon dont les coachs, écoutent, posent des questions, se mettent à la hauteur de ceux qu’ils se donnent pour mission d’aider. Les coachs cherchent surtout à créer un cadre d’expression basé sur l’ouverture, l’inclusion de tous et la confiance. Cette posture de bienveillance facilite la prise de responsabilité dans une dynamique collaborative. Elle permet à chacun de prendre des risques devant des situations inconnues, de poser des questions.

Parce que la facilitation est plus souvent une posture basse qu’une posture haute, parce qu’elle est basée sur une forte capacité de questionnement, la posture de facilitateur autorise chacun à poser des questions, à se poser des questions et à engager une dynamique réflexive, particulièrement utile en apprentissage. Cette posture de coach ou maïeuticien, aide l’autre à construire sa responsabilité sur son savoir en construction[2].

Le formateur, l’enseignant, le maître qui devient facilitateur a tout à gagner à s’inspirer de l’approche du coaching. Ce facilitateur pour Thierry Curiale doit apprendre l’authenticité pour entrer pleinement en relation avec l’autre. C’est  tout le rapport aux savoir qui nécessite une nouvelle approche.

Une approche (un art) pour étayer son propre savoir 

En tant qu’approche, que certains peuvent qualifier d’art, la facilitation s’intéresse moins à la « transmission de savoir » qu’à sa construction  « ici et maintenant ». Il reste bien entendu des savoirs à transmettre, mais comme ces derniers tiennent de moins en moins du stock, et de plus en plus du flux sans cesse changeant, l’approche de leur médiation se modifie. Il est moins facile de les saisir, de les prendre avec soi, de les « comprendre », et in fine, de les cum prehendere si nous revenons au latin.

Pour le formateur, qu’il est possible de nommer facilitateur, l’approche consiste plus à adapter sa guidance et ses questions aux capacités des apprenants qu’il aide, qu’à leur demander de s’adapter à son propos et son cadre de référence bien organisé. Le monde rangé en taxonomie et arborescence immuable par les disciplines est secoué par les liens rendus plus faciles entre ces mêmes disciplines.

L’accès aux données permet de penser plus facilement l’interdisciplinarité ou la transdisciplinarité. La facilitation consiste à partir de la carte de référence des apprenants et un peu moins de celle du formateur. Toute la difficulté étant que les cartes changent à vive allure se composent entre de multiples disciplines, et que les repères que l’on croyait solides ne le sont pas tant que cela.

Le facilitateur aiderait à apprendre la navigation. Il éviterait des affirmations péremptoires « la terre est plate » car le savoir en expansion continu et en diffusion rapide transforme les cartes en permanence par de nouvelles liaisons qu’opèrent par eux-mêmes les apprenants.

Une technique qui engage le collectif

Le knowledge building est une expression qui s’intéresse à la construction de savoirs émergents. Ces savoirs non-stabilisés se créent par sérendipité, de façon informelle au gré des rencontres fortuites sur internet, ou à partir d’une question stimulante car authentique. Le knowledge building a été théorisé par Carl Bereiter and Marlene Scardamalia en voici 12 idées clés :

  1. Le savoir qui compte part de problèmes authentiques issus du monde réel.
  2. Les idées apportées par chacun sont considérées comme des objets améliorables.
  3. La diversité des idées soulevées est nécessaire.
  4. L’amélioration continue des idées aide à la compréhension et permet d’accéder à des concepts de niveau supérieur.
  5. Les apprenants sont aidés mais trouvent leur chemin pour avancer par eux-mêmes.
  6. La responsabilité sur le savoir communautaire en construction est collective.
  7. La contribution des apprenants à l'amélioration de leurs connaissances collectives est l'objectif principal du groupe.
  8. Tous les apprenants sont invités à contribuer à l'avancement des connaissances.
  9. Le renforcement du savoir communautaire passe par une organisation du travail en réciprocité. La création de savoir est omniprésente.
  10. Tous les membres du groupe, y compris l'enseignant, soutiennent l'enquête comme une approche naturelle pour appuyer leur compréhension.
  11. Les apprenants sont engagés dans un discours pour partager les uns avec les autres, et d'améliorer l'avancement des connaissances.
  12. L’évaluation est simultanée, intégrée et transformatrice. Chacun participe à la réflexion sur la façon d’évaluer le savoir en construction.
     

Je ne crois pas que la facilitation soit un effet de mode, elle est plutôt une posture induite et de plus en plus nécessaire chez ceux qui ont profession d’enseigner et de former par les nouvelles pratiques des apprenants, pratiques acquises par une fréquentation régulière d’internet.

Ces postures,  approches et techniques de facilitation recèlent de grandes promesses :

  • accompagner par un questionnement la création de repères quand tout est flottant,
  • aider à la rédaction par soi-même de ses cartes de savoir,
  • permettre  de recréer du contenant (au sens psychanalytique), quand internet est surtout obnubilé par les contenus savoir poser des limites ensemble est essentiel,
  • aider chacun à co-agir et à apprendre de façon collaborative,
  • faciliter l’émergence de questions vives en phase avec notre environnement en déduire des savoirs nouveaux et en phase avec les besoins de la nature et des générations futures,
  • favoriser la création d’environnement personnel d’apprentissage numérique,
  • accompagner et raviver la dynamique de groupes spontanés (cercle d’apprentissage, meet-up, groupe d’échange de pratiques)
  • émanciper chacun dans sa conquête d’un apprentissage pour soi mais aussi pour les autres, et la communauté d’appartenance.
     

Gageons que non contentes de se développer en ligne dans des e-communautés ou des réseaux, comme en atteste « Le blog de la facilitation », ces postures, approches et techniques se déploient également dans la proximité des grands ou des petits groupes et viennent transformer les façons d’apprendre et d’enseigner, termes dont la mise en opposition parait datée.

Illustration : Geralt - Pixabay

Allez plus loin :

L'art de la facilitation - Denis Cristol - Thot Cursus
ttp://cursus.edu/article/27065/art-facilitation/

Le triangle pédagogique de Jean Houssaye - EducNet http://eduscol.education.fr/bd/competice/superieur/competice/libre/qualification/q3a.php

La facilitation, position basse ou position haute? - Denis Crustol - Apprendre autrement
http://4cristol.over-blog.com/2015/11/la-facilitation-position-basse-ou-position-haute.html

La questiologie - Frédéric Falisse - http://questiologie.fr/

Ce que les nouvelles façons d’apprendre changent pour les formateurs - Denis Cristol - Apprendre autrement
http://4cristol.over-blog.com/article-ce-que-les-nouvelles-fa-ons-d-apprendre-changent-pour-les-formateurs-111104457.html

Knowledge building - Wikipédia -  https://en.wikipedia.org/wiki/Knowledge_building

Qu'est-ce que la facilitation? -  Thierry Curiale
http://thierrycuriale.over-blog.com/2015/11/qu-est-ce-que-la-facilitation.html

Environement personnel d'apprentissage en formation - Pédagoform 
http://www.pedagoform-formation-professionnelle.com/article-environnement-personnel-d-apprentissage-en-formation-117884814.html

La facilitation : Effet de mode ou durable ? - Accord Accompagnement
http://accord-accompagnement.blogspot.fr/2016/03/la-facilitation-effet-de-mode-ou-durable.html

 

Apprendre la facilitation

La facilitation : partage de pratique d'Anne Pallatin (APAKS ) - Denis Cristol - Apprendre autrement. http://4cristol.over-blog.com/2015/10/la-facilitation-partage-de-pratique-d-anne-pallatin.html

DU Intelligence collective : Facilitation, agilité, coaching - Université Cergy-Pontoise
https://www.u-cergy.fr/fr/formation-continue/diplomes-universitaires-specifiques/du-intelligence-collective.html

Facilit’acteur : accompagner la mutation - Christine Marsan - École de la nature et des savoirs
http://www.ecolenaturesavoirs.com/assets/Facilitacteur-fiche-technique.pdf

Le blog de la facilitation - Formapart -  http://www.leblogdelafacilitation.com/



[1] Jean Houssaye, Le triangle pédagogique. Théorie et pratiques de l'éducation scolaire, Peter Lang, Berne, 2000 (3e Éd. , 1re Éd. 1988)
http://www.decitre.fr/livres/le-triangle-pedagogique-9782710127499.html

[2] Il est aussi possible de s’appuyer sur la questiologie pour progresser dans cette posture http://questiologie.fr/

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