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Numérique et enseignement supérieur : le fossé reste grand entre les jeunes et les enseignants*

Par Alexandre Roberge , le 03 avril 2011 | Dernière mise à jour de l'article le 04 avril 2011

En France existent les brevets et certificats informatique et internet (B2I et C2I), qui visent à homogénéiser les compétences TIC des jeunes, à tous les niveaux d'enseignement. Lors des études supérieures, les étudiants passent un C2I de niveau un, et peuvent en obtenir un de niveau supérieur lorsqu'ils se spécialisent dans un domaine professionnel, après l'obtention de la licence / du bachelor.

Mais cet effort se heurte, notamment à l'université, à la méfiance d'une part importante des enseignants qui ne font preuve d'aucun enthousiasme devant Internet, refusent de déposer leur cours sur des plateformes accessibles hors de l'enceinte de l'université et paraissent bouder, du moins en partie, les technologies de l'information et de la communication.

Pourquoi y a t-il encore une telle barrière générationnelle dans la perception des TIC, alors que les outils numériques et multimédia sont solidement implantés dans la plupart des foyers ? Pour le savoir, Sonia Lefeuvre du laboratoire ARS de l’Université de Brest a mené une enquête qualitative auprès de ses collègues durant l’année 2010. Ses résultats dévoilés en février 2011 sur [email protected] mettent en lumière les craintes des professeurs, mais également leurs observations sur quelques faiblesses – à leur avis – de cette génération numérique…

Des relations plutôt tièdes face aux Tice, aux plateformes en particulier

Précisons d’entrée de jeu qu'on ne constate pas, dans les entrevues réalisées par Mme Lefeuvre, d'animosité ouverte contre les Tice. Certains enseignants disent même réfléchir aux moyens d'utiliser les Tice dans leurs cours. Plus généralement, les enseignants déplorent le manque d'équipement informatique et audiovisuel. Malgré tout, le malaise est palpable. Quelques enseignants parmi les plus âgés voient surtout dans les Tice des outils permettant de les surveiller ou de maintenir un contact avec eux en dehors de leur temps de présence dans les murs. Ce qui explique que la moitié d’entre eux a répondu ne pas avoir de téléphone portable.

Sans surprise, les résultats d'enquête montrent que nombre d'enseignants ne veulent pas déposer leurs documents de cours sur une plateforme de type Moodle, craignant que les étudiants ne viennent plus en cours. En même temps, ils admettent que la plateforme leur est bien utile après les cours, car ils y déposent leurs diaporamas et des documents complémentaires. Quelques-uns enfin craignent toujours de se faire piller, de voir leurs précieux documents originaux utilisés sans vergogne par des visiteurs indélicats. Ceux-là ne connaissent absolument pas les outils et mécanismes de protection des documents.

Il y a donc un rapport très ambivalent avec les plateformes : d'un côté, les enseignants accusent les espaces de dépôt de documents de cours de désertifier les bancs des amphis; de l'autre, ils les apprécient pour y déposer des documents complémentaires et même pour communiquer avec les étudiants.

Mais le questionnement des enseignants dépasse le domaine de leurs propres usages. Ils s'interrogent surtout  sur la relation qu'entretiennent les étudiants avec les Tice.

Baisse de niveau, paresse, plagiat et incivilité

Les jeunes pourraient regarder avec une certaine ironie les constats faits par les enseignants ("des trucs de vieux"), qui sont pourtant intéressants. Par exemple, les enseignants interrogés remarquent une certaine paresse dans les stratégies de recherche mise en place par les jeunes lorsqu'ils naviguent sur Internet et une hiérarchisation déficiente de l’information. Manifestement, les étudiants ne prennent pas la peine de vérifier la pertinence de l'information. Ainsi, une analyse de la Chine ne sera pas la même sur un site officiel de ce pays et sur un site étranger. Or, les étudiants n'exercent pas d'esprit critique et prennent toute information comme valable.

Les enseignants n'hésitent pas non plus à dénoncer la "baisse de niveau" des étudiants. Au-delà du débat sur la difficulté scolaire (à lui seul très complexe), ils constatent la perte de certains savoir-faire. Par exemple, les étudiants peuvent dénicher facilement 50 références grâce à Google, mais en bibliothèque ils ont les plus grandes difficultés à en trouver dix… Un des répondants affirmait que lors d’un d'un examen, il avait permis aux étudiants d'utiliser leurs notes de cours et leurs manuels. Bref, l’équivalent papier d’Internet avec tous les éléments en main pour bâtir les réponses demandées. Et pourtant, les résultats furent franchement médiocres. Les enseignants sont également exaspérés par le pillage de fiches de lecture accessibles sur la toile ou par le copié-collé de paragraphes entiers qui se retrouvent dans les dissertations. Certes, les outils pour détecter le plagiat sont plus nombreux et faciles d’utilisation, mais ils se plaignent de la lenteur avec laquelle les étudiants intègrent les normes de qualité des productions.

Autre problème, les communications par courriel. Les étudiants se plaignent du niveau grammatical des messages et de la disparition des tournures de politesse. A ce sujet, les opinions diffèrent selon l'âge des répondants : les plus jeunes enseignants savent que leurs collègues plus âgés sont heurtés par des formulations qui ne sont pas à proprement parler impolies, mais qui témoignent des nouvelles habitudes de communication électronique.

Et voilà le nœud du problème : la maîtrise de la culture numérique, de part et d’autre. Les répondants les plus âgés ont des difficultés avec ce que cette culture a entraîné de changement, qu'ils préfèrent appeler "baisse" de niveau d'habileté de recherche traditionnelle, de validation de l'information et d'habitudes de langage. Mais, au-delà de la fracture générationnelle, l'étude qualitative reflète la préoccupation de tous les enseignants universitaires ayant participé à propos de compétences utiles aux études qui ne sont plus maîtrisées par les étudiants.

Les étudiants doivent pourtant acquérir ces compétences et en témoigner notamment en obtenant le C2I niveau 1, obligatoire dans tous les cursus d'études de premier cycle. Il faut croire que l'acquisition de bons réflexes en recerche documentaire et en maniement des niveaux de langue demandent des efforts répétés et soutenus, tant ils ne sont pas naturels aux étudants.

Et bien entendu, il faut aussi accompagner les enseignants dans l'acquisition de rudiments de culture numérique. Certains sont si inhibés par leur manque d’aptitude à certains égards que cela les braque et les porte à critiquer la jeune génération. Il y a donc un besoin de formation, que celle-ci soit assurée par le service Tice des universités, par des services externes ou même, pourquoi pas, par les plus "branchés" des jeunes enseignants.

« Nouvelles technologies et adaptation pédagogique - Enquête qualitative auprès d’enseignants du supérieur », Sonia Lefeuvre pour les cahiers pédagogiques de [email protected], PDF, 29 p., février 2011.

Illustration : gentleman-pic-05Francisco (Paco) BarrancoCC BY-NC-SA 2.0

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