Articles

Normes en e-learning et communautés virtuelles d’apprentissage

Par Thot , le 04 novembre 2005 | Dernière mise à jour de l'article le 16 novembre 2011

Par Guy Casteignau de l’Université de Limoges -

Collaboration spéciale

 

Cyberespace et Cyberculture

Le cyberespace et sa capacité d’interconnexion représentent un des facteurs essentiels du développement. Ils sont susceptibles d’optimiser les investissements TIC colossaux réalisés dans les développements territoriaux, l’éducation, le commerce, la sant&eacute. Le double souci d’efficacité et de rentabilité pousse les entreprises, les collectivités, les territoires à s’adjoindre les compétences indispensables y compris par le biais de l’apprentissage en ligne. Le cyberespace développe en effet l’interactivité, une culture de réseau basée sur l’échanges de pair à pair : les communautés virtuelles.

On passe ainsi d’une logique de l’intelligence pyramidale (note1) à celle de l’intelligence collective (note 2)

 

Par effet induit, cela nécessite des mutations de l’éducation, de l’apprentissage et cela induit l’essor d’une économie du savoir. L’enseignement à distance (EAD) laisse la place à l’innovation que constitue l’ apprentissage ouvert et à distance (AOD) qui n’est plus basée sur le seul concept d’intelligence pyramidale mais qui, interactif, se développe dans une démarche d’intelligence collective.

 

Le point essentiel est ici le changement qualitatif dans les processus d’apprentissage.

 

La perspective de l’intelligence collective dans le domaine éducatif est l’apprentissage collaboratif. C’est un changement qualitatif fondamental dans l’acte d’apprendre, l’apprenant est acteur de ses apprentissages et il l’est,via un dispositif de communication interactif et communautaire Il n’est plus seul, car il apprend des autres. La fonction majeure de l’enseignant ne peut plus être une diffusion des connaissances s’appuyant sur des ressources d’aide à l’acte d’enseigner. Sa compétence doit se déplacer du côté de la provocation à apprendre et à penser. L’enseignant devient un animateur de l’intelligence collective des groupes dont il a la charge : les communautés virtuelles d’apprentissage.

 

Elles créent elles-mêmes leurs ressources et les font évoluer dans une démarche voisine de celle d’un projet GNU (note 3)

Dans les nouveaux campus virtuels, les professeurs et les étudiants mettent en commun les ressources matérielles et informationnelles dont ils disposent. Elles sont facilement et directement accessibles via les bases de données et le web. Mais l’acte d’apprendre est basé aussi sur les échanges de pair à pair, la plupart des compétences s’acquièrent dynamiquement en communautés apprenantes via une pédagogie active de projets, ce qui a également pour vertu de générer des contenus, des ressources et des savoir-faire ré-employables et ré-injectables dans le processus d’apprentissage. L’usage croissant des communautés virtuelles d’apprentissage et des réseaux de communication interactive accompagne une profonde mutation du rapport au savoir. En prolongeant certaines capacités cognitives humaines (mémoire, imagination, perception, implication), les technologies intellectuelles à support numériques redéfinissent leur portée, leur signification et parfois même leur nature. Les nouvelles possibilités de création collective distribuée, d’apprentissage collaboratif et de collaboration en réseau offeertes par le cyberespace remettent en question le fonctionnement des institutions et les modes habituels de l’organisation du travail.

Comment maintenir les pratiques pédagogiques en phases avec les nouveaux processus de transaction de connaissance ?

Il ne s’agit pas ici d’utiliser à tout prix les TIC mais d’accompagner consciemment et délibérément un changement de civilisation qui remet profondément en cause les formes institutionnelles, les mentalités et la culture des systèmes éducatifs traditionnelles et notamment le rôle du professeur et des élèves.

Cette remise en cause peut aussi concerner la normalisation des ressources

. Le grand enjeu de la cyberculture, tant sur le plan de la baisse des coûts que de l’accès de tous à léducation, n’est pas tant le passage du "présentiel" à la "distance", ni de l’écrit à loral traditionnels au "multimedia"./

C’est la transition entre une éducation et une formation strictement institutionnalisées (école, université) basée sur l’intelligence pyramidale et une situation d’échange généralisée des savoirs, de reconnaissance auto-gérée moble et contextuelle des compétences basée sur l’intelligence colllective.

 

La normalisation d’aujourd’hui est –elle au service de toutes les formes d’intelligence ?

La normalisation dans le cas de l’intelligence pyramidale est basée sur une logique "descendante" liée à l’acte d’enseigner (de ceux qui savent à ceux qui étudient). Dans une démarche d’intelligence collective la normalisation doit alors prendre en compte une logique "ascendante" (la capitalisation des démarches collectives de pair à pair liées à l’acte d’échanger donc d’apprendre). Dans le cadre d’une intelligence pyramidale, les normes et les standards permettent l’objectivation, la circulation et l’interopérabilité des savoirs dans le collectif. Le langage est en soi un standard. Quant aux artefacts en circulation (composants électroniques, pièces mécaniques, matériaux…), ils présentent un "profil d’emboîtement" conçu pour chaîner leur valeur ajoutée et fonder des ensembles fonctionnels plus complexes (note 4). Ils sont le plus souvent subordonnés à une logique de compétition, ils servent une stratégie de territoire et de monopole par principe de raréfaction artificielle du savoir (brevets, propriété intellectuelle…). Ils restreignent la perméabilité et l’interopérabilité avec le monde extérieur. Cette stratégie de monopole est très souvent le fait d’organismes de normalisation dominants. Certes les organisations d’aujourd’hui sont bardées de "câblages" infrastructurels et humains visant à compenser les faiblesses de l’architecture hiérarchique stricte : Ged, workflow, groupware, intranets, ERP, etc. Mais la structure fondamentale demeure, fondée sur la dynamique industrielle de transformation massique par le principe d’économie d’échelle.

Dans le cas de l’intelligence collective, comme dans l’intelligence pyramidale, les standards et les normes demeurent indispensables pour organiser la cohésion, le degré de perméabilité et d’interopérabilité des grands collectifs.

Mais, dans l’Intelligence Collective globale, ils sont issus de processus d’émergence ascendants. Leur fonction vise avant tout à maximiser l’interopérabilité et la capacité de bâtir des ensembles fonctionnels toujours plus complexes et riches, en dehors d’un contexte de compétition. Le processus de normalisation de l’internet, par le W3C, le P2P sont des bons exemples dans le genre Intelligence collective…

 

Les outils d’aujourd’hui ont certes considérablement augmenté les capacités de coopération et de collaboration, peut-on pour autant dire qu’ils élargissent les propriétés de l’intelligence d’un petit groupe aux organisations tout entières ? On restera loin du compte tant que l’intelligence pyramidale n’évoluera pas vers une Intelligence Collective globale.

Jugeons-en… La plupart des intranets/extranets, des ERP

(Enterprise Resource Planning

), des outils de gestion des connaissances (knowledge management), des portails, sont architecturés et conçus pour pallier les faiblesses de l’intelligence pyramidale en la rendant plus "horizontale". Fort gourmands en données, ces logiciels reposent essentiellement sur la somme des devoirs individuels (

"il faut remplir la base de connaissances"

) plutôt que sur la somme des motivations individuelles (

"j’ai un bénéfice direct et immédiat à le faire"

). C’est oublier que, trop souvent, l’ambivalence collaboration/compétition interne si caractéristique des structures pyramidales, induit des comportements individualistes créateurs de rareté. Par exemple, du point de vue collectif, l’entreprise y gagne lorsque les savoirs sont abondamment partagés. Il en va tout autrement du point de vue individuel : mieux vaut ne partager son savoir qu’avec parcimonie pour en maximiser les contreparties (reconnaissance, avantages financiers, évolution professionnelle, pouvoir…) ; l’abandonner gratuitement dans une mémoire collective expose à se rendre moins indispensable, car quand on a tout donné, que reste-t-il à négocier pour soi ? Autrement dit, les technologies des intelligences pyramidales s’inscrivent dans des dynamiques individuelles et collectives ambiguës et souvent conflictuelles. Elles ne répondent pas au cahier des charges de l’Intelligence Collective. Il en va de même dans l’enseignement car l’évaluation est individuelle et concurrentielle.

Le mouvement du logiciel libre et open source, et les technologies de l’Internet en général, n’ont pas de contraintes hiérarchiques et territoriales ; les démarches des communautés d’apprentissage, de pratiques non plus. C’est donc majoritairement dans le cyberespace que se fabrique aujourd’hui l’essentiel des technologies de l’Intelligence Collective : moteurs de recherche, les weblogs, les wikis, la syndication, les arbres de connaissances.

 

Conclusion en forme d’expression des besoins par les utilisateurs

Le terme "TIC" – Technologies de l’Information et de la Communication – auquel beaucoup se réfèrent aujourd’hui, trahit bien le paradigme dans lequel nous sommes encore enfermés actuellement : information et communication. Ce n’est pas suffisant ! A quand les

Technologies de l’Intelligence Collective

? La normalisation devra se préoccuper de développer des mémoires collectives qui seront alimentées par les compétences diverses acquises par les individus selon leurs parcours singuliers. Accessibles en ligne, ces mémoires dynamiques à support numérique serviront en retour les besoins concrets ici et maintenant, d’individus et de groupe en situation de travail et d’apprentissage Il ne s’agit donc plus de normaliser l’EAD mais d’optimiser l’AOD.

On se démarque ainsi du courant centré sur les ressources en affirmant que ce sont les activités et non les objets de connaissances qui constituent la clé d’un environnement d’apprentissage dans une communauté virtuelle de pratiques. L’ingénierie de normalisation d’aujourd’hui est –elle adaptée à ces évolutions ? Peut-elle être repensée à partir de l’analyse des besoins induits par l’essor de la cyberculture,tels qu’ exprimés, non par les seuls médiateurs, mais aussi par les acteurs eux-même impliqués dans les communuatés virtuelles d’apprentissage ? Ces derniers doivent donc disposer d’environnements de conception adaptés à leurs compétences, qui leur permettent d’exprimer leurs besoins dans des termes non informatiques et dans lesquels ils manipulent un vocabulaire qui leur est familier. Certaines recherches émergentes vont dans ce sens qui s’appuient sur des Langages de Modélisation Pédagogique, systèmes de notation permettant de décrire des situations d’échanges variées en termes d’acteurs, de rôles, d’activités et d’environnement (note 5). Mais un guide méthodologique d’ingénierie d’avant-projet permettant l’élaboration d’un cahier des charges de la normalisation souhaitée par les communautés elles- même dans une telle démarche, resterait à élaborer.

 

Notes

1- l’intelligence pyramidale a permis de construire et administrer des cités, des pays, de définir les programmes d’enseignement. L’essor des télécommunications a considérablement augmenté les leviers de puissance de cette forme d’intelligence. Maîtresse dans la science des économies d’échelle, l’intelligence pyramidale excelle dans le pilotage de processus répétitifs de puissances transformatrices appliquées sur une "masse" brute donnée (matière, population, information…), afin de créer de la valeur ajoutée. Chaînes de montage, enseignement scolaire, administrations, armées, marketing, commerce, politique, mass médias, informatique… tous ces domaines sont structurés autour de ces universaux d’économie d’échelle. Même la plus abstraite des entreprises de conseil d’aujourd’hui, dont la mission est de produire du savoir à partir de son capital social, est structurée de manière à appliquer ces principes d’économie d’échelle et de répétition. Ce sont les fondements – parfois érigés au rang de dogme – du paradigme économique actuel. La normalisation y règne en maître. (Université de Limoges, J.F.Noubel : guide sur l’IC)

2- Par intelligence collective, on entend « la capacité des membres d’une organisation à définir son avenir et trouver les moyens d’y parvenir en contexte de complexité ». Ele sous-tend l’existence et la mise à profil de processus cognitifs, d’apprentissage, de représentation, de décision, mais aussi de processus sociaux comme le partage, l’échange, la négociation, l’auto-organisation, ou encore de processus relationnels (ou de socialisation), comme la reconnaissance, la compétition, l’implication; (Wikipedia, Jean-Michel Penalva)

3- ne pas laisser l’apprenant être esclave de la ressource imposée et de ceux qui auraient l’exclusivité de sa programation, mais ouvrer dans le sens d’une libre diffusion des connaissances et des compétences.

4- Nous n’allons pas ici détailler la différence entre "normes" et "standards". On pourrait également parler de "culture", univers plus vaste et évocateur, mais cette notion demeure trop approximative et sujette à des interprétations contradictoires dans lesquelles nous n’entrerons pas ici.

5- J.P.Peyrin, Arcade, Laboratoire CLIPS, Grenoble, Rob Koper, Educational Technology Expertise Center, Open University of the Netherlands,

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur