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Pourquoi faire aujourd'hui ce que l'on peut remettre à demain ?

Que sommes-nous prêts à abadonner pour faire ce que nous aimons ?

Par Christine Vaufrey B , le 28 septembre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 12 janvier 2019

S'il vous est déjà arrivé de manquer éclater en sanglots en réalisant, un soir vers 22 heures, que votre enfant doit rendre un devoir de sciences économiques ou de maths le lendemain matin, qu'il n'a toujours pas commencé et continue pourtant de chatter avec ses amis sur Facebook, cet article est pour vous.

Si, en tant qu'enseignant, le jour de la collecte des copies de ce fameux devoir maison donné il y a trois semaines, vous ramassez 5 copies sur les 35 attendues et que les 30 retardataires vous regardent en souriant niaisement, cet article est aussi pour vous.

Si, le jour de la remise d'un dossier pouvant faire gagner un beau marché à votre entreprise, vous êtes le seul à ne pas avoir terminé votre partie et estimez néanmoins capital de réagencer immédiatement votre bureau de manière à mieux voir ce qui se passe dehors, cet article est également pour vous.

Toutes ces attitudes d'évitement relèvent de la procrastination.

La procrastination est un défaut réprouvé par la société...

La procrastination est définie comme la propension à toujours remettre au lendemain ce que l'on doit faire aujourd'hui. La procrastination est l'ennemie jurée de la gestion du temps, les méthodes de gestion du temps étant, précisément, conçues pour vous aider à ne pas procrastiner.

La procrastination des autres nous énerve. La nôtre nous déçoit. Nous pensions être meilleurs que ça.

La procrastination fait souvent l'objet de jugement moraux : l'on se retrouve face à la foule qui désapprouve notre propension à la paresse, notre manque d'organisation. Lorsqu'on procrastine, on se sent souvent très seul.

C'est aussi une soupape de sécurité

Mais comme il est bon de procrastiner. Et encore plus, de camoufler cette tendance en surcharge de travail. "Je suis débordée, je n'y arrive pas !" déclare Marie-Gertrude, qui vient de passer deux heures sur Twitter alors qu'elle pensait s'accorder une pause de cinq minutes avant de reprendre son travail.

Les élèves et les étudiants adorent procrastiner. Parents et professeurs ne parviennent pas à leur faire faire leur travail dans les temps impartis. La fin de la procrastination est perçue comme une preuve de maturité et de maîtrise de sa vie.

Comment procrastinez-vous ?

Fort logiquement, les conseils anti-procrastination foisonnent. L'Université Laval de Québec consacre une pleine page à la lutte anti-procrastination sur le site de son centre d'aide aux étudiants. Les coachs en gestion du temps et en management publient des ebooks ou des listes de recommandations.

Que penser de cette lutte anti-procrastination ? Tout dépend de la manière dont vous vivez votre propre propension à tout remettre au lendemain. Si vous estimez gâcher de longs moments à faire des choses inintéressantes au lieu d'attaquer ce qui vous procurera finalement la satisfaction du devoir accompli, les conseils des coachs vous seront sans doute fort utiles. Voiyez ici l'illustration de la journée d'un procrastineur qui ne tire aucune fierté de son attitude (vidéo en anglais, mais parfaitement compréhensible grâce aux illustrations) :

Mais vous pouvez considérer la procrastination autrement. C'est ce que propose Steve Pavlina, dans un très long article intitulé "How to Fall in Love with Procrastination" (comment tomber amoureux de la procrastination). Pavlina est un procrastineur en chef. Il explique que, depuis tout petit, il évite de faire ce qu'on lui demande, en particulier à l'école puis à l'université. Et le plus intéressant dans cette histoire, c'est qu'il ne le regrette pas. Car au lieu de réaliser le travail prescrit, il a passé des milliers d'heures sur les jeux vidéos et à lire des ouvrages de programmation informatique. Il est aujourd'hui développeur de jeux. 

Et si la procrastination nous disait quelque chose sur nous-même ?

Trop facile, direz-vous, c'est l'exception qui confirme la règle. Sans doute, mais Pavlina nous invite aussi à reconsidérer les conséquences de nos stratégies d'évitement : sont-elles si graves ? Que risquons-nous vraiment ? Il pousse la provocation jusqu'au point de dire que même si l'on court un risque important (comme de perdre son travail, ou sa maison), c'est peut-être une opportunité qui apparaît. Et plus généralement, il nous invite à examiner les activités auxquelles nous nous adonnons lorsque nous évitons de faire ce que l'on nous demande (ou que nous nous imposons à nous-même) : si nous aimons ce que nous faisons à ce moment-là, c'est peut-être une activité importante pour nous, qui mérite qu'on lui accorde plus de place dans notre vie. Les exemples qu'il donne ne sont pas toujours convaincants et reflètent bien l'énorme estime d'eux-mêmes dont sont pourvus les Américains, mais l'idée mérite d'être creusée.

Car il est rare que nous cherchions à éviter de faire ce que nous adorons. Nous évitons plus sûrement ce que nous n'aimons pas. La tendance lourde à la procrastination dont font preuve certains enfants et adolescents est sans doute à chercher de ce côté : ils n'aiment pas ce qu'on leur demande de faire. Et l'on reliera alors la tendance à l'évitement aux observations faites par Stefana Braodbent sur l'impossibilité actuelle de contraindre l'attention des individus et sur la nécessité de se préserver un espace privé, fût-ce à l'école ou sur le lieu de travail, que nous vous présentons ici. Procrastiner revient alors à se ménager un espace de temps et d'activité pour soi.

On pense également aux brillants développement de Sir Ken Robinson qui milite pour une éducation plus ouverte à la créativité, observant que trop de gens font un travail qu'ils n'aiment pas après avoir du abandonner leurs talents au bord de la route.

Il est alors temps de réfléchir à ce que nous manifestons, quand nous passons un long moment sur les réseaux sociaux plutôt que de nous mettre au travail. Sans en rester, bien sûr, à "je n'aime pas mon travail". Le plus intéressant vient ensuite : comment rendre ce travail plus intéressant ? Comment se forger une vision élargie et positive de son activité, de manière à mieux supporter l'obligatoire prescrit ? Que pouvons-nous changer dans notre organisation, nos tâches, pour les rendre moins lourdes ? Quelles gratifications aimerions-nous recevoir ? Que sommes-nous prêts à abadonner pour faire ce que nous aimons ?

Il est une personne qui a magnifiquement réussi à transformer sa procrastination en oeuvre d'art, c'est Johnny Kelly, qui a réalisé un court-métrage d'animation sur le sujet. N'hésitez pas à procrastiner quelques minutes pour le regarder.

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