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Pédagogie : comment doser contraintes normatives et contraintes créatives

Se servir positivement des contraintes

Par Denis Cristol , le 22 janvier 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 09 mars 2018

Le pouvoir stimulant de la contrainte

Avec le numérique, le développement des savoirs devrait être simplifié. Le multimédia, les contenus enrichis, les accès démultipliés à des ressources en ligne permettraient d’apprendre avec plus de facilité. Chacun trouverait dans des environnements riches d’informations, matière à développer ses propres savoirs.

Mais le monde éducatif est fait de « contraintes normatives » (objectifs, programmes, lieux et temps d’apprentissage régulés, etc.) alors dans le même temps, les possibilités numériques exacerbent la possibilité d’imaginer de nouvelles formes de « contraintes créatives » (défi, appauvrissement décidé de ressources, lieux différents, changement du cadre).

Et, si des environnements appauvris en ressources étaient des facteurs de stimulation et surtout de créativité ? Plusieurs exemples montrent comment il est possible de devenir ingénieux et créatif à l’aide de contraintes créatives.

Ces exemples  inspirent de nouvelles pratiques pédagogique qui intègrent une part de bricolage dans la façon de disposer les ressources pour enseigner et apprendre. Mais comment passer de contraintes normatives à des contraintes créatives ? Commençons par préciser ce que sont les contraintes normatives en pédagogie puis explorons des idées de contraintes créatives.

Les contraintes normatives en pédagogie

L’élève sous contrainte

Il est une croyance voulant qu’un élève peut faire des efforts et qu’il suffit qu’il travaille plus pour obtenir des résultats. Selon l’analyse de Bruno Hourst cette idée reçue tiendrait peu compte du fonctionnement de nos cerveaux et de leurs spécialisations en aires logiques ou émotionnelles. L’effort consciemment engagé ne solliciterait que les zones logiques.

Cet effort serait fui ou combattu par des élèves mal à l’aise avec ce type d’approche exclusivement basée sur la rationalité. Pire une injonction logique qui met mal à l’aise l’élève pourrait provoquer du stress et inhiber toute motivation d’apprentissage. L’effort demandé s’éloigne d’un effort qui engage  un circuit de récompense pour devenir un effort contraignant dénué de sens.

La réconciliation entre l’effort à produire pour apprendre et l’envie de consentir cet effort passe par la réalisation d’actions concrètes dont le sens est perceptible.

L’éducation sous contrainte

L’extrême de cette situation existe. C’est  l’éducation sous contrainte avec par exemple  les centres fermés dont paradoxalement l’enjeu est l’apprentissage d’une liberté maîtrisée. Peut-on éduquer et faire apprendre à quelqu’un qui ne le veut pas ? De quel projet d’assujettissement est-il question est-ce celui de devenir par soi-même un sujet, ou bien de devenir le sujet d’un autre ? Quelle éthique de l’éducateur, de l’enseignant du formateur quand justement sa mission est de mettre l’apprenant dans le pli de l’école, du centre ou de l’organisation ?

Le philosophe François Housset rappelle trois figures d’exercice de l’autorité le magister, le dominus et le genius.

  • Le magister utilise la contrainte pour le « bien de l’élève » qui ne sait comment se diriger lui-même,
  • le dominus est le chef qui coordonne les travaux d’un groupe pour réaliser une œuvre commune
  • le genius est le dieu particulier propre à chaque homme auquel chacun peut librement s’attacher par passion.
     

Le maître fait autorité parce qu’il est admirable. Le relâchement de la tutelle est aussi progressif que l’autorité est introjectée. Nul besoin d’un maître quand le parent, le guide, le tuteur, les pairs, les compagnons d’apprentissage se sont transformés en référents psychologique internes. La contrainte est alors librement consentie.

La contention, la répression, la stigmatisation sans limite pourraient produire des catastrophes sociales. Pour Alice Miller (1984) ce sont ces pratiques éducatives coercitives qui au XIX siècle ont produit les ferments des nationalismes puis du nazisme. La violence cachée de contraintes normatives ferait des ravages. L’amour vaut mieux que la souffrance, mais dans la limite où il condamne à exercer sa liberté. Mais la contrainte ne serait-elle qu’une nuisance à l’éducation ? On observe des cas qui poussent à la créativité...

Les contraintes créatives en pédagogie

Exemples des raretés qui nous stimulent

L’arte povera est une approche née en Italie dans les années 60 pour lutter contre la société de consommation. Il vise à rendre signifiant des objets insignifiants. Par la récupération et le détournement de rebus de la société de consommation, cet art offre de nouveaux gestes artistiques nomades et insaisissables. Les œuvres éphémères imaginées avec des matériaux peu couteux défient toute appropriation.  

Des pays comme l’Inde ou des continents comme l’Afrique savent faire naître des objets ou des usages adaptés à la rareté des matériaux. L’innovation Jugaad c’est la débrouillardise, le « système D », source d’innovation frugale et durable utile au quotidien. (Un essai d’innovation Jugaad en pédagogie par détournement : le formateur subjectif). Les principes du Jugaad sont les suivants :

  • Rechercher les opportunités dans l’adversité
  • Faire plus avec moins
  • Penser et agir de manière flexible
  • Viser la simplicité
  • Intégrer les marges et les exclus
  • Suivre son cœur
     

Pourquoi ne pas imaginer, en pédagogie, modifier le cadre d’apprentissage, le simplifier, obliger un réagencement pour créer une difficulté à surmonter ? De la même façon que l’Arte Povera nous fait réévaluer les conditions de la création ou que de faibles ressources nous conduisent à regarder celles dont nous disposons avec plus d’attention, une stimulation à apprendre avec un sens nouveau est-il possible en restreignant nos possibilités ?

La contrainte pédagogique

La pédagogie sait aussi imaginer des contraintes pour apprendre. C’est l’exemple des cours de Smurtz qui visent à créer des contenus originaux, de nouvelles approches en hybridant les disciplines.

Le principe en est simple : en équipe d’enseignants, il consiste à inventer des cours inédits en combinant des matières qui ne devraient pas forcément se rencontrer comme les mathématiques et la poésie ou les langues et le sport. Le bénéfice est un décloisonnement des apprentissages. Cette contrainte de lien oblige les enseignants qui jouent le jeu à imaginer de nouveau leurs cours et à sortir de la routine.

Proposer à des élèves de collèges en art plastique de déposer leurs feutres, leurs pinceaux leurs feuilles et leur cahiers et tout leur matériel artistique, puis les mettre au défi de créer à partir de ce qu’il reste dans l’espace une œuvre d’art, est une puissante stimulation créative. Les corps des élèves se font sculptures, les reflets de lumière, décors, les téléphones portables deviennent éventuellement des appareils photos, ou des caméras qui captent l’instant. C’est une exploration de son imagination, des mille façons d’exprimer un geste poétique qui est conquis par chaque participant.

Contraindre un groupe de cadres à imaginer dans un temps très limité des solutions pour s’accorder rapidement en tant qu’équipe ou communiquer de façon harmonieuse, autorise de lever des freins. Un surplus de temps aurait pu être rapidement occupé par de longs bavardages inutiles. Moins de temps presse à imaginer plus vite. Une recherche rapide en ligne peut aussi donner des idées à tester.

Proposer des exercices sans l’usage de la vue, dans le noir, oblige à mobiliser ses autres sens. Ce qui est d’abord perçu comme une contrainte s’avère en fait un déclencheur. Quelque chose ne se passe pas comme prévu, il faut y mettre bon ordre. Chacun apprend autrement et à partir de sa propre mise en conscience de la situation. Ou bien pourquoi ne pas créer un mini-cours avec des tutoriels ?

Enlever tout papier, tableau blanc ou paper-board d’une classe dotée de tableau blanc interactif (TBI) s’avère une incitation à décrypter le mode d’emploi de ce matériel pour s’approprier de nouvelles approches. Sans cette restriction, aller vers la nouveauté aurait-il été si facile ?

Conclusion

Il est impossible de conclure sans évoquer les travaux de l’école de Palo Alto relatif à la double contrainte. Dans le même temps il est demandé aux élèves et aux apprenants de suivre un chemin imposé et de faire de ce chemin la voie de leur construction « sois automne leur dit-on » mais dans un cadre complétement organisé.

L’injonction paradoxale de l’école d’apprendre comment devenir un homme qui pense par soi-même alors même que tout est ordonnancé conduit les apprenants à faire des choix. C’est justement  cette tension entre contrainte normative et contrainte créative qui oblige l’individu à se déterminer.

Dans cette hypothèse, l’école ne serait pas cette machine à formater les esprits tant décriée mais un espace ou les équilibres personnels commencent à se composer. Perrenoud nous rappelle que l’on n’apprend pas sans effort et que cet effort est soutenu par le désir d’apprendre qu’il s’agit d’entretenir et de faire persévérer. Il est alors intéressant pour un éducateur, un enseignant, un formateur de doser entre normes et créativité pour offrir suffisamment de dilemmes auxquels les apprenants vont se frotter pour apprendre le discernement.

Sources :

Centre Georges Pompidou - Arte posera dossier pédagogique https://www.centrepompidou.fr/cpv/resource/cjyXLyz/ry8kEq

Alternatives économiques – L’innovation Jugaad - Redevenons ingénieux https://www.alternatives-economiques.fr/linnovation-jugaad-redevenons-ingenieux/00047157

Educavox - Le formateur subjectif  un essai d’innovation Jugaad https://www.educavox.fr/innovation/pedagogie/le-formateur-subjectif-un-essai-d-innovation-jugaad

Cours de Smurtz  http://blog.educpros.fr/jean-charles-cailliez/tag/cours-de-smurtz/

François Housset - L'éducation sous contraintes http://philovive.fr/?2008/06/02/124-l-education-sous-contrainte

Miller, A. (1984). C’est pour ton bien. Paris, Aubier, 2.

Bruno Hourst - Apprendre dois faire des efforts http://www.apprendreaapprendre.com/reussite_scolaire/bruno-hourst-apprendre/

Wikipédia – double contrainte - https://fr.wikipedia.org/wiki/Double_contrainte

Radjou, N., Prabhu, J., Polman, P., & Mulliez, V. (2015). L'innovation frugale: comment faire mieux avec moins. Diateino.-  http://coop-group.org/synergiser/wakka.php?wiki=BibliothequePorteurProjet/download&file=Linnovation_jugaad.pdf

Qu'est-ce qu'apprendre ? Perrenoud https://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_main/php_2004/2004_08.htmlde

Ecole de palo alto http://www.systemique.com/la-systemique/ecoles-de-pensee/les-sources/ecole-de-palo-alto-quels-apports.html

 

 

 

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