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Le multi-tâches : qualité ou calamité ?

Par Christine Vaufrey B , le 07 juillet 2008 | Dernière mise à jour de l'article le 02 février 2013

Dans un article publié par The New Atlantis en 2008, Christine Rosen nous alerte sur les dangers du fonctionnement en multi-tâches, qui caractérise de nombreuses personnes « dans le coup ».

Qui n’est jamais resté perplexe devant un adolescent qui fait ses devoirs tout en écoutant de la musique, en regardant la télévision et en participant à un chat sur messagerie instantanée, simultanément ?

Qui n’a jamais été irrité par un interlocuteur qui, tout en prétendant avoir une conversation sérieuse avec vous, répond à trois coups de fil, envoie cinq courriels et s’éclipse régulièrement pour donner des instructions à ses collaborateurs qui travaillent dans le bureau d’à côté ?

L’adolescent et votre interlocuteur sont pris dans ce qu’il est convenu d’appeler « le multi-tâches ».

Cette capacité à traiter plusieurs choses à la fois est célébrée comme une qualité de l’homme moderne et résulte en grande partie de l’accroissement de l’usage des technologies de l’information et de la communication. Plus généralement, la valeur de cette capacité repose sur le postulat suivant : si la maîtrise de l’information est considérée comme un accroissement de pouvoir, alors ceux qui parviennent à capter le plus grand nombre d’informations en même temps seront les plus puissants.

Mais, depuis quelque temps, les recherches scientifiques et les observations empiriques abondamment citées par C. Rosen dans son article remettent en question les avantages de cette capacité à gérer plusieurs choses à la fois. Il a par exemple été démontré qu’un travailleur met en moyenne 25 minutes à revenir à sa tâche principale après avoir été interrompu par des coups de téléphones ou la lecture de ses courriels. On sait également aujourd’hui que l’exercice prolongé du multi-tâches provoque des pertes de mémoire à court terme, dues à la perturbation des flux d’hormones et d’adrénaline dans le cerveau.

Outre les salariés soumis à un accroissement permanent de leur charge de travail, le multi-tâches concerne essentiellement les enfants et les adolescents, du moins ceux qui ont toujours vécu avec les technologies de l’information et de la communication. Pour eux, le multi-tâches est un fonctionnement habituel et le bombardement d’informations issues de diverses sources visuelles et sonores stimule en permanence leur attention. D’où l’importance de comprendre ce que cet état de fait provoque chez eux, en termes de capacités d’attention et, plus profondément, en termes de modifications de leur fonctionnement neurologique.

Les observations empiriques sont ici confirmées par les recherches médicales : les jeunes ont une grande intelligence des technologies et une créativité supérieure à leurs aînés. En revanche, ils souffrent d’un sentiment d’impatience permanent, ne supportent pas le silence et s’ennuient extrêmement vite. Ils souffrent plus souvent que leurs aînés d’un déficit de l’attention et ont plus de difficultés à conserver longtemps des informations. Ah bon, vous l’aviez remarqué ?

Est-ce si grave ? Après tout, la mobilité de l’attention doit être considérée comme la caractéristique d’un cerveau qui n’est pas encore parvenu à son état de maturité. Et un esprit mature se caractérise précisément par sa capacité de concentration. Mais attention : la capacité de concentration ne survient pas d’elle-même, avec le seul passage du temps. C. Rosen insiste sur le fait qu’elle est le résultat d’une volonté personnelle, celle qui nous permet de résister à la distraction, de nous soumettre volontairement à une tâche unique.

Comment les jeunes vont-ils acquérir cette capacité, alors qu’ils sont exposés à beaucoup plus de stimulations que leurs aînés et y trouvent de grandes sources de satisfaction ? Qui peut les aider à acquérir cette maturité ?

Les environnements éducatifs ont ici, sans aucun doute, un rôle primordial à jouer. À condition qu’ils ne se trompent pas d’objectif : il ne s’agit pas de privilégier systématiquement la réalisation de tâches uniques et monotones, sous prétexte de ne pas distraire les apprenants et d’augmenter leur productivité ; le travail à la chaîne encore en vogue dans de nombreuses industries démontre qu’il s’agit là d’un réel appauvrissement, qui provoque d’énormes ravages chez ceux qui y sont soumis. Il s’agit plutôt d’élaborer des tâches riches, dont la complexité et l’intérêt réclament une concentration importante, valorisent les apprenants et développent, autant et mieux que les sollicitations multiples et non coordonnées, leur créativité. De cette manière, les jeunes pourront exploiter la rapidité de pensée qui les caractérise, tout en forgeant pas à pas leur esprit critique et leur sagesse.

Sommes-nous prêts à relever ce défi ?

The Myth of Multitasking, article de Christine Rosen dans The New Atlantis, en anglais, 2008.

Sur la différence de fonctionnement du cerveau chez les jeunes et les adultes, voir également : Concentration et créativité : un difficile équilibre, article de Rémi Sussan dans Internet Actu, juin 2008.

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